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Le Périscoop - Juin 2006, Volume 10, Numéro 1

Le soutien clinique
Un incontournable pour oeuvrer auprès des clientèles vulnérables

Jacqueline Arbogast, tcf, psychothérapeute, superviseure
Centre professionnel Cherrier

Psychothérapeute en pratique privée, formatrice et superviseure auprès de divers organismes, j’accompagne depuis cinq ans, à titre de consultante, des équipes d’intervenants de CLSC, responsables de l’application des programmes intensifs et intégrés destinés aux clientèles vulnérables : Programme de soutien aux jeunes parents (PSJP) et Naître Égaux, Grandir en santé (NÉ-GS).

Réunis sous l’appellation « Services intégrés en périnatalité et pour la petite enfance pour les clientèles vulnérables », ils visent à la fois les femmes enceintes, les bébés à naître, les mères, les pères et les familles se trouvant dans une situation qui les rend vulnérables pour favoriser, ultimement, le développement des enfants.

Je vous transmets, ici, mon expérience « terrain », mes constats et mes découvertes par rapport au déploiement de ce type de programme et aux impacts sur les intervenants qui y sont impliqués.

Mon accompagnement a débuté en novembre 2000. Les personnes qui ont participé aux supervisions en avaient terriblement besoin! Elles attendaient du ressourcement et demandaient un support clinique, un soutien. Elles désiraient donner un sens à leur travail, comprendre le principe de leurs actions, les resituer et approfondir la mise en application des services intégrés. Elles voulaient identifier leurs limites, se situer par rapport à leur rôle, leur fonction et se questionnaient sur leurs interventions. Pour cela, il leur fallait plus d’armes, plus d’outils, des stratégies, des façons de faire. Elles désiraient sortir de leur isolement, prendre du recul, apprendre à relativiser et élargir leur regard, ne plus avoir d’attentes irréalistes.

Je désire témoigner de la grande détresse que j’ai perçue dans les équipes. Je me suis trouvée confrontée à des intervenants qui, pour la plupart, avaient une grande expérience, une haute idée de leur travail, une très belle conscience professionnelle et qui, paradoxalement, paraissaient démunis, fatigués, démotivés.

Très vite, ces professionnels ont été confrontés aux limites budgétaires qui ne permettaient pas toujours d’inclure l’ensemble de la clientèle visée ou d’offrir l’intensité requise. Des sentiments d’abandon, de deuil, de frustration sont alors apparus, en totale contradiction avec leurs valeurs et leurs critères professionnels.

De plus, la clientèle visée par les services intégrés est une clientèle majoritairement « visiteuse », c’est-à-dire qui n’a aucune demande, car elle ne perçoit pas les problèmes liés à sa situation. De ce fait, nombre d’intervenants se « cassent le nez » face à une porte close, un oubli de rencontre, un report sans fin des rendez-vous, une pseudo acceptation des suggestions et conseils donnés, une extrême lenteur dans l’obtention de résultats, une précarité importante des acquis. Leur tâche est lourde, l’accompagnement est exigeant… Ils sont seuls et vivent fréquemment un sentiment d’impuissance.

La liste est longue des situations vécues comme des échecs. Les intervenants vivent une contrainte par rapport aux résultats attendus et aux redditions de compte et se sentent coincés entre les objectifs visés et ce qui est observé sur le terrain.

Malgré tout, au cours de mes interventions, j’ai pu noter, en particulier dans les équipes que j’ai suivies plus « régulièrement », une évolution très encourageante et positive de l’état d’esprit, de la motivation et du regard porté sur ce type de programmes.

Ce n’est pas un manque de travail des équipes qui pose un problème, mais bien une trop grande conscience professionnelle, le souci du travail bien fait, l’habitude de fonctionner rapidement et en pensant « problème-action », alors que dans le déploiement de ce type de programmes, il est nécessaire de prendre le temps, d’écouter, d’établir un lien de confiance, d’apprivoiser, d’aller au rythme de la personne sans attendre de résultats tangibles et/ou immédiats. Comment concilier cette approche « des petits pas » avec l’intensité des suivis demandés et le besoin légitime d’obtenir des résultats?

Par ailleurs, au fil des années, le nombre d’équipes à superviser ainsi que l’ampleur des besoins de supervision ont augmenté, alors qu’en même temps les budgets disponibles n’ont cessé de diminuer. Le problème du manque de ressources financières est toujours évoqué pour expliquer le nombre réduit de rencontres et leur précarité. Si je ne suis jamais sûre de pouvoir intervenir de nouveau, qu’en est-il du sentiment d’insécurité des personnes confrontées chaque jour à leurs difficultés?

Ce processus de soutien clinique n’est pas récurrent. Pourtant il devrait faire partie intégrante de ce type de programme. Il a vraiment sa raison d’être. Le nombre de familles vulnérables pouvant en bénéficier en témoigne. Mais c’est un travail de longue haleine, peu valorisant dans ses résultats immédiats. Les équipes nécessitent d’être soutenues, dans la durée, par un regard porteur, extérieur, neutre et positif sur leur travail et avoir la possibilité de se ressourcer régulièrement.

Pour illustrer mes propos, il me vient en tête l’aide apportée aux équipes travaillant dans les soins palliatifs et qui sont confrontées à la fin de la vie. Cette aide est là, présente, acquise, faisant partie intégrante du travail.

En conclusion, voici quelques commentaires qui témoignent de l’apport que la supervision offre aux équipes. « C’est une richesse, un apport, une stimulation. C’est déculpabilisant, valorisant, un ressourcement nécessaire. »

J’espère que des mesures pratiques vont être pensées et mises en place rapidement pour que cela fasse partie intégrante du déploiement de tels programmes.


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