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Le Périscoop - Juin 2006, Volume 10, Numéro 1

Témoignage de nouveaux parents
À quoi sert le plan de naissance ?

L’ensemble du dossier spécial sur l’Initiative amis des mères et des familles, présenté dans ce numéro du Périscoop, montre la nécessité de revoir certaines pratiques obstétricales qui ont cours actuellement. Dans plusieurs domaines, l’humanisation des naissances a certes progressé : la cohabitation mère-bébé, la promotion et le soutien de l’allaitement, l’introduction du plan de naissance en constituent quelques exemples. Cependant, même lorsque la naissance se déroule normalement, celle-ci demeure, dans la majorité des cas, un événement médicalisé.

Même une mesure aussi positive que le plan de naissance peut être appliquée de façon peu respectueuse de la physiologie de l’accouchement et des choix de la mère. Au-delà des procédures et des routines de soin, l’humanisation de la naissance demande un changement d’attitudes de la part des professionnelLEs de la santé. Cet état de fait trouve une illustration éloquente dans un témoignage qu’ont fait parvenir à l’ASPQ, deux parents ayant vécu une expérience d’accouchement qui, malgré la naissance d’un bébé en santé, les a choqués et attristés. Voici donc des extraits d’une lettre de plaintes que M. Martin Jalbert et sa conjointe, Mme Frédérique Bernier, les parents d’Antonin Jalbert, faisaient parvenir à l’hôpital universitaire où est né leur fils.

« Le mardi 8 novembre dernier au matin, ma conjointe, Frédérique Bernier, a accouché d’un garçon […]. Avec l’aide d’une accompagnante, j’ai soutenu de mon mieux ma conjointe dans cette épreuve qui dura toute la nuit. Cet accouchement s’est fait naturellement, à peu près sans intervention médicale jusqu’à la toute fin, mais non sans que la parturiente ait dû résister à la pression et même à une certaine hostilité du fait d’avoir voulu éviter toute médicalisation inutile de l’accouchement. En effet, tout au long du travail de l’accouchement, qui n’a présenté par ailleurs aucune complication, le personnel hospitalier n’a cessé de vouloir intervenir, prétextant des risques pour l’heure inexistants afin de justifier le recours à divers traitements et pratiques qui n’apparaissaient pas nécessaires, et ce avec une attitude entrant souvent en contradiction avec l’empathie et le respect auxquels engage spécifiquement (votre) code d’éthique.

Cela a commencé lorsque […] une résidente très stressée et manifestement débordée est venue déranger l’atmosphère dans la chambre de la parturiente, qui restait jusque là très détendue, en évoquant la nécessité de provoquer artificiellement des contractions plus importantes si la chose ne se faisait pas naturellement d’ici quelques heures. Aux inquiétudes de ma conjointe entourant l’usage de l’ocytocine synthétique et à sa demande d’attendre jusqu’à la dernière minute avant d’y recourir, soit jusqu’à ce que la chose s’impose vraiment, la résidente n’a su répondre qu’en se braquant, en invoquant les ordres de son « patron » […] et en nous avertissant qu’il ne serait pas question d’avoir de discussions à cet égard aux petites heures de la nuit. Cette intervention est venue installer chez la parturiente un sentiment d’appréhension et même d’angoisse. […] Heureusement, les contractions s’étant intensifiées d’elles-mêmes dans les heures qui ont suivi, ma conjointe a pu éviter le Pitocin. Toute cette scène a donc été absolument inutile et n’a servi qu’à stresser la parturiente. Il en sera de même, plus tard, avec le soluté : il faudra se battre pour qu’il ne soit pas installé au bras de ma conjointe qui aurait vu ainsi sa mobilité très entravée alors que le mouvement était la première chose qui l’aidait à supporter les contractions et à faire descendre le bébé.

[…] Au petit matin vint la poussée. Le col étant complètement dilaté, Frédérique gardait la position dans laquelle elle avait supporté la douleur plusieurs heures durant : la position debout ou semi accroupie. La tête de l’enfant commençait à paraître. Comme nous savions que cette position est tout à fait appropriée à l’accouchement si la femme s’y sent bien, c’est ainsi que nous envisagions les derniers moments de la poussée. Mais cette position aurait obligé le médecin à se pencher pour accueillir l’enfant. Un geste humain qu’il n’était manifestement pas prêt à faire : une infirmière vint en effet nous faire comprendre que le docteur « ne se pencherait pas ». Heureusement une autre infirmière, plus délicate et plus compatissante, était là pour aider Frédérique à s’installer sur le lit, au prix d’efforts immenses étant donné l’état d’avancement du travail, en position semi assise. C’est donc dans cette position que l’enfant vint au monde, position conçue d’abord et avant tout pour l’aisance du médecin et dont on sait qu’elle est beaucoup moins adaptée aux efforts de la mère et de l’enfant puisqu’elle donne moins d’espace au bébé pour descendre et réduit considérablement la mobilité du bassin de la femme.

Peut-on nous expliquer pourquoi le plan de naissance, celui-là même que l’équipe de soins […] demande aux femmes enceintes de remplir, invite à spécifier si elles veulent « avoir le choix de la position » (ainsi que celui de refuser ou non le soluté et la péridurale), alors qu’ensuite, au milieu des douleurs de la poussée, on leur fait comprendre impérativement que le médecin s’en tiendra à son propre confort et à ses habitudes ? L’Association pour la santé publique du Québec reconnaissant comme un droit fondamental de la femme « de pousser et d’accoucher dans la position qui [lui] convient le mieux » (Dépliant Grossesse et accouchement : droits des femmes, 2002), pourquoi le cadre médical ne respecte-t-il aucunement ce droit au moment même où on demande qu’il le soit?

Nous voulons porter plainte ici tout particulièrement contre le médecin qui a accueilli l’enfant, sans se pencher donc, qui n’est arrivé (heureusement) que pour les dernières trente minutes de l’accouchement […] (et) dont l’attitude a été non seulement arrogante, mais franchement odieuse en la circonstance. »

À la demande du couple de laisser la mère accoucher en position verticale, la réponse du médecin, formulée sans aucune délicatesse, ni autre forme d’explication, a été la suivante : « Si elle veut accoucher comme ça, qu’elle le fasse avec les infirmières, je viendrai réparer les dégâts après ». Les futurs parents ont perçu son attitude comme méprisante jusqu’à la toute fin de son intervention.

La lettre du couple Bernier-Jalbert continue ainsi : « Comment se fait-il que l’hôpital […], en ce jour si important pour de nouveaux parents et au milieu de la grande épreuve que représente l’accouchement pour la femme, nous ait mis en présence d’un professionnel aussi insensible, dont le comportement semblait dicté par la volonté de nous faire payer notre résistance à toute médicalisation inutile de l’accouchement? Pourquoi une femme qui veut accoucher naturellement doit-elle se battre jusqu’à la dernière minute pour le faire? Pourquoi le milieu hospitalier est-il aussi inhospitalier?

[…] Notre enfant est maintenant né et la mère se remet des aléas qui ont entouré cette heureuse arrivée. Cependant, nous ne repensons pas à ce jour important sans tristesse et sans colère. Notre colère et notre tristesse sont d’autant plus grandes lorsque nous pensons qu’en ce moment et dans le futur, […] dans les hôpitaux du Québec et d’ailleurs, d’autres femmes accouchent et accoucheront dans des conditions aussi défavorables, hostiles et humiliantes, jusqu’au jour où la médecine s’humanisera davantage pour accueillir autrement les hommes et les femmes de demain. »

En écrivant cette lettre M. Jalbert et Mme Bernier souhaitaient, d’une part, amener le personnel du milieu hospitalier à se questionner sur leurs pratiques et, d’autre part, dénoncer l’écart qui existe entre l’image d’ouverture qu’affiche l’hôpital, notamment grâce au plan de naissance, et le non respect de ces principes.

Nous vous proposons maintenant de prendre connaissance de la réponse qui leur a été envoyée et qui est constituée du rapport d’un médecin examinateur de l’hôpital où Mme Bernier a accouché. Après un bref rappel des faits et de la plainte exposés dans la lettre citée précédemment, le médecin examinateur exprime l’avis suivant :

« Suite à notre enquête, nous retenons que Madame Bernier avait reçu et complété le formulaire "Plan de Naissance" mais n’en avait jamais discuté avec son médecin lors des visites pré-partum.

Tout le travail dans la chambre d’accouchement s’est fait en position debout comme Madame Bernier le préférait pour son confort. L’intervention de la résidente nous apparaît justifiée, la mère devant être informée que si, à un moment donné, le travail est jugé inadéquat par le médecin, c’est sa responsabilité d’intervenir médicalement.

Le Docteur […] vous a informés qu’il ne voulait pas accoucher Madame Bernier en position debout et ce sont les infirmières qui ont réussi, à la toute fin, à convaincre madame Bernier de s’asseoir dans le lit comme l’avait recommandé le médecin.

Nous avons consulté un médecin très expérimenté en obstétrique et provenant d’une autre institution. Celui-ci nous a confirmé qu’un accouchement en position debout comportait trop de risques pour la mère (déchirure du périnée) et pour l’enfant (chute) et que lui-même n’aurait jamais accepté de faire un accouchement dans cette position.

L’intervention des médecins a pu créer une certaine tension dans la chambre que nous refusons de qualifier d’atmosphère hostile. Nous pouvons comprendre que le Docteur […] soit intervenu de façon autoritaire dans ces circonstances et que ses propos aient pu vous froisser.

Nous comprenons moins bien que vous qualifiez la naissance d’un premier bébé d’une "grande épreuve pour des parents" alors qu’il n’y a pas eu de complication. Il est possible que les légères déchirures soient secondaires au fait que Madame a trop tardé à prendre la position recommandée par le Docteur […].

Nous ne pouvons adresser de blâme au [médecin]. Il avait le droit d’exiger que l’accouchement se fasse dans une position sécuritaire pour tous. Il était en droit d’insister auprès de vous et les infirmières ont répondu à ses demandes. Nous considérons que [cet hôpital] demeure très recommandable. »

Étant fort peu satisfaits des conclusions de ce rapport, Mme Bernier et M. Jalbert ont écrit une seconde lettre à l’hôpital, adressée cette fois au comité de révision des plaintes. Leur demande de révision s’articule principalement autour de deux arguments. Le premier concerne le danger, allégué par l’hôpital, d’accoucher en position debout. Leur demande s’appuie sur le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), intitulé Les soins liés à un accouchement normal : guide pratique (rapport d’un groupe de travail technique [WHO/FRH/ MSM/96,24], Genève, OMS, 1996), qui énumère les nombreux avantages de la position verticale et affirme qu’elle « [serait] préférable à la position dorsale » (p. 30). De plus, le couple Bernier-Jalbert souligne qu’ « En ce qui concerne la possibilité d’une chute du foetus […], elle reste totalement absente des considérations concernant l’accouchement en position verticale dans ce document. »

La deuxième raison invoquée à l’appui de la révision de leur dossier concerne ce que le document cité précédemment appelle le « soutien empathique des dispensateurs de soins pendant le travail et l’accouchement ». Cette attitude est présentée par l’OMS comme le fondement même de la pratique de l’accoucheur, au point que cette organisation considère qu’« un accouchement normal, à condition qu’il soit à faible risque, nécessite seulement l’observation attentive d’une accoucheuse ou d’un accoucheur qualifié capable de déceler les signes précoces de complications. Il ne requiert aucune intervention, seulement des encouragements, un soutien et un peu de tendresse. » (op. cit., p. 15). Il va sans dire que cette attitude respectueuse et non interventionniste n’est pas celle avec laquelle se sont sentis traités les parents d’Antonin Jalbert lors de sa naissance. Reste à voir si le comité de révision des plaintes démontrera davantage d’ouverture dans l’examen des processus entourant la naissance.

En montrant à quel point un même accouchement peut être perçu différemment, les lettres dont nous publions des extraits témoignent de l’écart qui existe souvent entre les parents et les intervenants du système de santé, ainsi qu’entre les résultats des recherches en périnatalité et les pratiques obstétricales. Il est intéressant de noter que cet écart reflète justement le thème de la rencontre sur l’IAMF (Closing the gap between research and practices) qui est à l’origine du dossier présenté dans nos pages. On pourrait d’ailleurs conclure, à l’instar des participants à la conférence, que la recherche et la diffusion de données probantes constituent des moyens privilégiés de réconcilier les visions des diverses parties concernées par la périnatalité.


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