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Le Périscoop - Juin 2006, Volume 10, Numéro 1

Poursuivre la démarche de l’IAB
Améliorer le bien-être des mères et des familles

Sylvie Louise Desrochers
Conseillère en communication

Dans le dernier numéro du Périscoop, nous vous présentions l’Initiative des amis des bébés (IAB) dont la mise en oeuvre se poursuit dans le réseau de santé du Québec. À l’heure actuelle, six établissements sont officiellement reconnus Amis des bébés et de nombreux autres cheminent vers l’atteinte des Dix conditions pour le succès de l’allaitement maternel(1).

Dans le cadre d’un dossier sur l’Initiative amis des mères et des familles (IAMF), il nous paraissait important de montrer les liens qui existent entre les deux démarches. Le premier article de ce dossier permettait de constater à quel point la structure de l’IAMF s’inspire de celle de l’IAB avec ses dix conditions permettant aux établissements d’obtenir une reconnaissance officielle. Mais comment ces deux initiatives se complètentelles sur le terrain, dans la pratique quotidienne des intervenantes en périnatalité?

Pour répondre à cette question, nous avons rencontré Mmes France Lebrun, chef de l’unité des naissances et de la pédiatrie, CSSS du Lac-des-Deux-Montagnes, Hôpital Saint-Eustache, un établissement reconnu Ami des bébés depuis maintenant deux ans, et Nicole Lapointe, agente de planification, de programmation et de recherche, à la Direction de santé publique des Laurentides.

Une démarche rigoureuse et structurée

Des programmes aussi structurés que l’IAB ou l’IAMF exigent une grande rigueur de la part de leurs gestionnaires. Responsable du volet Ami des bébés de l’Hôpital Saint-Eustache, France Lebrun est à même de le constater : « On ne peut pas mettre en place un processus comme l’IAB et simplement le laisser aller. Un tel programme demande un suivi constant et nous oblige à nous remettre fréquemment en question. Et c’est la même chose pour l’IAMF. »

À propos de la conférence de la CIMS, à Boston, elle ajoute : « J’ai été fascinée de voir autant d’intervenants et de militants, provenant de milieux et de pays aussi différents, qui ont tous à coeur d’offrir le meilleur aux femmes, aux familles et aux bébés. Ce mouvement veut susciter une réflexion chez les intervenants en santé, non pas par une démarche « granola » ou marginale, mais plutôt en s’appuyant sur des données probantes. Tout comme l’IAB, c’est une démarche sérieuse, bien documentée, qui a une portée internationale et qui s’adresse à tous les types d’établissements qui offrent des soins de maternité. »

Le sérieux de la démarche de l’IAMF se reflète également dans le fait que l’UNICEF et l’OMS ont ajouté, aux dix conditions initiales de l’IAB, des conditions optionnelles qui amènent les établissements participants à entamer une démarche d’Amis des mères et des familles. Ainsi, on suggère à ces derniers de :

  • donner à toute femme en travail l’accès à un soutien continu psychologique, affectif et physique fourni par une
    personne de son choix,


  • permettre de boire et de manger durant le travail,


  • offrir la possibilité de marcher et de bouger durant le travail et de pousser dans la position de son choix,


  • promouvoir des méthodes non pharmacologiques de
    soulagement de la douleur,


  • éviter les interventions invasives et, dans le cas d’une complication, informer les femmes quant à la nature et
    aux raisons de l’intervention,


  • ajouter deux heures de formation sur le VIH-SIDA aux 18 heures de formation en allaitement de l’OMS.

Quelques-unes de ces conditions sont déjà mises en application par certains établissements québécois, alors que pour d’autres, il reste encore bien du chemin à parcourir.

D’autre part, dans le contexte actuel du réseau de la santé, où la majorité des professionnelLEs se sentent bien souvent débordéEs, on peut se demander comment ce nouveau programme serait accueilli. Nicole Lapointe nous offre des éléments de réponse : « Bien entendu, quand il est question de changements, certains individus offrent une résistance face à ce qu’ils perçoivent comme un surcroît de travail. Il faut alors utiliser des arguments convaincants et des données probantes, mais avec le temps, la plupart des gens réalisent les avantages d’un tel programme. »

Mme Lapointe continue en nous proposant un exemple concret : « Pour l’Initiative des amis des bébés, l’UNICEF met une grande quantité de matériel de qualité à la disposition des établissements de santé. Dans ce cas, on n’a pas besoin de consacrer du temps et de l’énergie à créer notre propre matériel. C’est incroyable le temps qu’on passe à concevoir du matériel de formation, des fiches d’information, etc., chacun dans son milieu. Avec l’IAB, il suffit de tirer parti de ce qui existe déjà et qui est reconnu au niveau international. Il ne reste qu’à se l’approprier, à y mettre la couleur locale. Cela ne nous demande pas d’en faire plus, simplement de le faire différemment », conclut-elle.

La continuité des pratiques

La mise en oeuvre de l’IAB amène les professionnelLEs de la santé à réviser plusieurs de leurs pratiques : non seulement celles entourant l’allaitement, mais également l’ensemble des pratiques obstétricales et pédiatriques. D’ailleurs, l’impact de ces dernières sur l’allaitement commence à être de plus en plus reconnu et documenté2. Cette tendance confirme l’expérience vécue à l’Hôpital Saint-Eustache, comme l’explique France Lebrun : « L’allaitement, c’est plus qu’un mode d’alimentation. On ne peut pas le séparer du reste de nos pratiques : adopter un modèle de comportement avec les mères qui allaitent et changer d’approche pour les autres soins à donner ou à soutenir, cela n’a aucun sens! On commence tout juste à comprendre que la naissance et l’allaitement font partie d’une globalité. »

Elle ajoute : « On n’est pas encore conscient de l’impact des interventions extérieures sur le milieu utérin. C’est très paradoxal : bien des femmes craignent, par exemple, de manger du chou quand elles allaitent. Par contre, si elles reçoivent des narcotiques pendant leur travail, elles ne s’interrogent pas sur les effets que ces substances peuvent entraîner sur leur bébé. Comme société, nous n’avons pas encore pris conscience des impacts possibles des interventions : nous avons un long chemin à parcourir. »

Un changement de culture

Ce commentaire de Mme Lebrun touche à un élément essentiel de l’Initiative amis des mères et des familles. Tout comme l’IAB, ce projet suppose un changement de culture, tant chez les professionnels de la santé que dans la population. Depuis deux ans qu’elle s’occupe du dossier Ami des bébés à la DSP des Laurentides, Nicole Lapointe a été à même de constater une évolution très rapide chez les professionnelLEs de la santé de sa région : « Nous avons la chance d’avoir une intervenante dédiée à la formation en allaitement et cela fait toute la différence. Pour implanter l’IAMF et convaincre les professionnels de changer d’approche face à l’accouchement, il faudra leur offrir une formation solide et leur démontrer que les changements requis sont appuyés par des données probantes. »

Au-delà des connaissances, l’attitude des professionnels de la santé envers les mères et les familles doit également se transformer, comme l’explique Mme Lapointe : « Pour devenir Ami des bébés, il ne suffit pas de dire que les nourrissons doivent être allaités, bien des pratiques de soins sont à revoir. La formation de base des professionnels de la santé les amène à prendre en charge, à décider et à intervenir. Dans le cadre de l’IAB, on essaie de les amener davantage à informer, à outiller les mères, à leur donner la possibilité de se prendre en main. Certaines femmes le font d’elles-mêmes, celles qui sont en mesure de se documenter et de décider de la façon dont elles souhaitent accoucher. Cependant, bien des femmes n’ont pas les ressources personnelles nécessaires pour entreprendre une telle démarche : le rôle des professionnels consiste alors à leur fournir les outils dont elles ont besoin, à travailler dans le sens de l’empowerment. »

« L’expérience vécue avec l’IAB pave la voie à ces changements, complète France Lebrun, parce qu’elle nous place en mode d’observation de la mère et de l’enfant. Avant d’intervenir, on doit prendre du recul et observer le bébé : que cherche-t-il à exprimer? Par cette démarche, on commence à prendre conscience des impacts des pratiques obstétricales sur l’enfant et c’est ce qui va nous permettre d’aller plus loin dans l’humanisation de la naissance. »

« C’est extraordinaire aussi pour les parents ce type de démarche, reprend Mme Lapointe. Quand on voit une professionnelle de la santé s’arrêter et regarder notre bébé comme un être unique qui a quelque chose à communiquer, cela change notre propre façon de voir notre enfant. Et si la professionnelle n’intervient pas, c’est au parent d’agir : il découvre ainsi ses propres compétences parentales. »

Les changements culturels qu’entraîne une démarche comme l’IAB ne demeurent cependant pas confinés entre les murs des établissements de santé. Ils se diffusent progressivement dans la population et viennent renforcer les nouvelles pratiques de soins. Mme Lebrun connaît bien ce processus : « Il y a dix ans, nous devions insister auprès des mères pour qu’elles cohabitent avec leur bébé durant la nuit. Aujourd’hui, essayez de sortir un bébé de la chambre pour voir! Nous n’avons plus à insister, les gens demandent la cohabitation. On constate l’évolution dans la population : les femmes qui ont vécu l’expérience et l’ont aimée en parlent autour d’elles. Progressivement, le changement de norme que nous avons amorcé est intégré et transmis par la communauté. »

La mise en oeuvre de l’IAMF exige le même type d’évolution dans les normes culturelles entourant l’accouchement. Cependant, la continuité entre un accouchement naturel, l’allaitement et le bien-être des mères et des enfants ne va pas encore de soi. Nous vivons toujours dans ce que nos interlocutrices qualifient de culture de la séparation. Mme Lebrun poursuit : « On met les bébés dans une poussette ou dans une bassinette au fond de la chambre. Mais, de plus en plus, on place le berceau près du lit, on encourage le portage. Après la naissance, on parle maintenant de gestation externe. On prend conscience du fait que la mère et l’enfant forment un continuum, que la naissance n’est pas une coupure : l’enfant doit se détacher graduellement. Cela favorise d’abord l’allaitement, mais au fur et à mesure qu’on va défaire la culture de séparation, on va aussi réaliser l’impact de cette conception sur le travail et la naissance. »

Une stratégie d’implantation

Notre parallèle entre les initiatives Amis des bébés et Amis des mères et des familles ne saurait être complet sans aborder la stratégie à utiliser pour implanter de tels programmes. À cet égard, l’IAMF peut sans aucun doute s’inspirer de la façon dont l’IAB a été mise en oeuvre dans le réseau québécois de la santé.

Comme nous l’avons mentionné précédemment, la formation des professionnels de la santé, qui permet de vaincre un certain nombre de résistances au changement, constitue un élément clé de cette stratégie. De plus, l’implantation de l’IAB a permis la mise en place, dans toutes les régions du Québec, d’un réseau d’intervenantes qui pourraient jouer un rôle semblable pour l’IAMF; un tel réseau facilite l’action concertée et le partage de l’expertise.

D’autre part, nos interlocutrices ont souligné l’importance de la volonté politique dans la mise en place de telles initiatives. L’implantation rapide de l’IAB au Québec et les impressionnants résultats atteints doivent sûrement beaucoup au fait que cette initiative fait partie des stratégies mises de l’avant par les lignes directrices en matière d’allaitement. Les autres provinces canadiennes, où l’IAB ne bénéficie pas d’un tel soutien, envient d’ailleurs le Québec à cet égard.

De plus, comme ce fut le cas pour l’IAB avec les lignes directrices et le programme national de santé publique, il serait souhaitable que l’IAMF fasse partie du plan de mise en oeuvre de la politique de périnatalité. Cela permettrait d’y associer les moyens nécessaires pour créer les conditions favorables à une naissance naturelle et respectée. Ce lien avec la politique de périnatalité permettrait également de légitimer la démarche de l’IAMF et de faciliter la création de relations avec les diverses associations professionnelles concernées. Celles-ci reconnaîtraient sûrement une initiative soutenue, d’une part, par des données probantes et, d’autre part, par la politique de périnatalité du Québec.

Pour toutes ces raisons, la période de mise en place de la nouvelle politique de périnatalité apparaît comme un moment privilégié pour faire une place à l’IAMF. Le temps est venu pour une action concertée en ce sens de tous ceux qui, aux quatre coins du Québec, ont à coeur le bien-être des mères et des familles.


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