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Le Périscoop - Novembre 2004

L'importance du cercle

Daniel Desputeau

Orthopédagogue de formation, France Paradis est surtout philosophe des questions sociales. Elle accompagne bénévolement à l’accouchement des femmes marginalisées par les institutions depuis plusieurs années. Elle a été journaliste pendant 20 ans, a fait de la radio, tenu des chroniques régulières à la télévision et publié plus de 600 articles dans des dizaines de revues, magazines et journaux. Elle présente régulièrement des conférences sur des sujets touchant la famille, la communauté et les modes de vie. C’est par sa riche expérience d’accompagnements auprès des détenus qu’elle a pu développer, avec la collaboration de l’un d’entre eux, l’idée originale de la télésérie « Temps durs », présentée à Radio-Canada cet automne. Elle sera l’animatrice de la Conférence annuelle de l’ASPQ et sera aussi conférencière dans l’atelier Naissance à la carte : mythe ou réalité, le 29 novembre.

COMMENT UNE ORTHOPÉDAGOGUE DE FORMATION COMME VOUS EN ÊTES VENUE À FAIRE DES ACCOMPAGNEMENTS À LA NAISSANCE AUPRÈS DES FEMMES DITES MARGINALISÉES?

C’est parce que je n’ai pas étudié dans la bonne affaire! Je suis partie de chez moi assez tôt et c’est d’abord l’écriture qui m’a fait vivre. Cela m’a permis d’aller étudier à l’Université. En sortant de l’Université, parallèlement à mon travail d’écriture, j’ai commencé à faire du travail de rue. J’en ai fait pendant deux ans. Dans ce temps là, notre présence était tellement inusitée que les policiers étaient persuadés que nous étions des prostituées!

CELA SE PASSAIT EN QUELLE ANNÉE?

En 1985, le travail de rue était vraiment une idée nouvelle. C’est plus tard qu’une éthique ou une manière de faire et d’intervenir a été développée. Je me suis brûlée à ce travail car je n’avais pas de supervision, je n’étais jamais « débriefer » par personne,… c’était très difficile. J’ai continué à écrire dans des champs comme la famille, l’éducation, la marginalité, toutes les difficultés de la condition humaine finalement. Les grandes questions sociales m’intéressent également, parce que cela fait longtemps que j’ai vu et compris que le sort de chacun est lié au sort commun. On ne peut pas réfléchir au sort de quelqu’un sans se pencher sur celui de la société dans laquelle ce dernier vit. Je donne souvent des formations à des intervenants dans le réseau social et je leur dis que nous sommes un grand cercle, que l’humanité en est un également et que nous sommes puissants de former ce cercle. Mais lorsque nous abandonnons ou expulsons quelqu’un de celui-ci, c’est avant tout notre propre cercle que nous affaiblissons, peu importe qui nous excluons. La seule quête de l’humanité qui importe, c’est de savoir comment garder tout le monde dans le cercle.

Donc, pour revenir à votre question, à cette époque j’écrivais pour plusieurs revues et magazines et l’une de ces publications m’avait commandé un article sur l’aumônerie en prison.

QU’EST-CE QUE L’AUMÔNERIE?

C’est le rôle de l’aumônier. Tout le rôle de la pastorale carcérale. J’ai eu la chance de rencontrer André Patry, communément appelé « le père Jean », qui est l’aumônier de la prison de Bordeaux depuis près de 37 ans. Ce fût une rencontre d’âmes soeurs. Comme si nous nous attendions depuis tout ce temps. L’entrevue devait durer une heure et nous avons été ensemble durant six heures. C’est grâce à cet homme que j’ai pu entrer en contact avec des détenus et que j’ai commencé à faire des accompagnements auprès de prisonniers. Par la suite, j’ai eu l’opportunité de participer à une émission de Claire Lamarche sur les sentences à vie et c’est là que j’ai rencontré Michel, un détenu qui avait été abandonné par ses proches. Il avait été condamné à vie à l’âge de dix-huit ans et cela faisait dix ans qu’il purgeait sa peine. Comme j’accompagnais toujours des détenus de même condition, c’est à dire des hommes abandonnés et sans contact, je suis devenue son contact « extérieur ». Tranquillement cet homme est entré dans ma vie et nous avons appris à nous connaître. Puis sa blonde est tombée enceinte. Comme cette femme n’avait aussi personne autour d’elle, je me suis offerte comme accompagnante à son accouchement.

QUELLES ÉTAIENT ALORS VOS CONNAISSANCES OU EXPÉRIENCES DES ACCOUCHEMENTS?

J’ai moi-même trois enfants et juste de tenir la main de cette femme, je savais cela suffisant! Après l’accouchement j’ai téléphoné à mon amie sage-femme, Isabelle Brabant, et je lui ai dit que je comprenais pourquoi elle faisait ce travail. J’ai trouvé cela extraordinaire. De plus, j’ai remarqué que la femme que j’accompagnais à l’accouchement avait été maltraitée, car elle a avoué être la femme d’un détenu. Elle a été vraiment méprisée. Elle frissonnait durant son accouchement et ils ont refusé de lui donner des couvertures en prétendant qu’elle était simplement en manque de drogue, alors que je savais pertinemment qu’elle ne consommait pas. À ce moment j’ai compris que je voulais faire encore des accompagnements à la naissance pour ce type de clientèle et ainsi avoir la possibilité d’intervenir d’une façon plus active. Je voulais savoir quoi dire, quoi faire et être capable de protéger ces femmes. J’ai alors suivi une formation d’accompagnante à la naissance.

EST-CE QUE TOUS LES ACCOMPAGNEMENTS QUE VOUS AVEZ FAIT ÉTAIENT AVEC DES FEMMES MARGINALISÉES PAR LES INSTITUTIONS?

Presque toujours. Cependant, j’ai déjà aidé deux amies à accoucher. L’une d’entres elles refusait d’accomplir le travail au moment de la poussée; elle avait peur et ne voulait plus accoucher. Je suis intervenue injustement et je me suis rendue compte que j’avais beaucoup de colère contre elle. Elle avait tout pour elle : une place pour habiter, la possibilité de manger à sa faim, tandis que certaines autres femmes n’avaient pas cette chance. Je sais que cela n’était pas raisonnable, mais c’était plus fort que moi! J’ai à ce moment compris où était ma place et que je n’aiderais plus des filles « normales », je n’étais pas la bonne personne pour elles.

TOUTES VOS INTERVENTIONS SONT GUIDÉES PAR CE CONCEPT QUE VOUS APPELEZ « LA TRESSE », POURRIEZ-VOUS DÉFINIR DE QUOI EST CONSTITUÉE CETTE TRESSE?

Nous prenons toutes nos décisions en nous accrochant aux trois brins de notre tresse composées de nos croyances, nos connaissances et notre expérience. Nous avons tort de penser qu’en expliquant les tenants et les aboutissants de quelque chose, nous allons permettre à quelqu’un de changer son comportement. Tant que nous n’aurons pas saisi (comme saisir « à bras le corps ») ses croyances, ses connaissances et son expérience à lui ou à elle, nous ne serons pas capables d’agir convenablement avec lui ou elle. L’exemple que je peux donner est celle de la douleur de l’accouchement. Je ne dois pas penser que mon intervention par rapport à la douleur d’une femme porte sur sa douleur, car il y a d’abord ma perception de sa douleur qui n’est pas « sa douleur »; ensuite il y a sa perception à elle de cette douleur, qui n’est pas non plus « sa douleur », ce n’est que sa perception. J’accompagne souvent des femmes qui ont beaucoup souffert dans leur corps, des filles violées par des gens de confiance, des femmes battues, des prostituées qui arrivent à l’accouchement le vagin chargé négativement; c’est difficile pour ces filles d’accoucher, c’est effrayant pour elles. Donc je ne peux intervenir sans connaître leurs expériences. Je dois aussi connaître leurs croyances. Certaines, par exemple, refusent d’allaiter leurs bébés, car elles ne veulent pas que leurs seins s’affaissent. Leurs seins sont, pour elles, un objet sexuel qui appartient à leur « chum » et elles ont peur de le perdre. Je ne peux pas ignorer cela lorsque je discute avec elles.

Souvent, en périnatalité, les intervenants s’intéressent à un seul point de vue très spécialisé, comme si l’accouchement était une activité objective, une expérience objective. On a réussi à sortir la femme qui accouche de son propre accouchement! On détermine un accouchement en terme du nombre d’heures, du nombre d’interventions pratiquées ainsi que du moment où elles ont été pratiquées. C’est de cette manière que l’on qualifie un accouchement, alors que ça ne peut pas être que cela. Bien sûr, si un accouchement dure quatre heures et qu’un autre dure trente-six heures, cela nous informe de quelque chose. Mais nous devons également nous renseigner sur l’état de la femme : quelle était sa disponibilité après trente-six de travail? Était-elle épuisée après quatre heures? Parfois un accouchement de quatre heures est beaucoup plus difficile qu’un accouchement de douze heures. De plus, quelle qualité de service a-t-elle reçu? Une femme, seule dans sa chambre, qui passe huit heures en travail, peut bien avoir un accouchement considéré parfait, sans intervention, mais pour elle cela peut avoir été désespérant et angoissant. Elle peut avoir eu un grand sentiment d’abandon.

PAR QUEL ANGLE ABORDEREZ-VOUS L’ATELIER « NAISSANCE À LA CARTE : MYTHE OU RÉALITÉ? » QUE VOUS PRÉSENTEREZ CONJOINTEMENT AVEC MARLÈNE CADORETTE ET MYRIAM HIVON?

Quelle est la part de l’intervenant dans la disponibilité des choix offerts aux femmes? Les femmes que j’accompagne viennent soit de la prison de Tanguay ou soit de la rue. Elles subissent déjà un jugement des intervenants en milieu hospitalier. Il y a des toxicomanes, d’autres ont des comportements agressifs ou bien certaines ne se sont pas lavées depuis plusieurs jours, elles puent littéralement! Tous ces facteurs agissent sur le comportement des intervenants. Cela agit sur la quantité et le choix des interventions que les infirmières vont faire et sur le temps qu’elles ont envie ou non de rester dans la chambre. Par exemple, j’avais une fille qui avait décidé de mettre en adoption son bébé; cela a agi sur l’attitude, la disponibilité et la qualité du service offert par l’infirmière. Moi, je tiens à le préciser, je n’en ai pas contre le fait que cela interfère.

…MÊME QUE PARFOIS ON PEUT COMPRENDRE UNE TELLE
ATTITUDE…!

Oui, exactement, mais ce qui me choque c’est que nous faisons comme s’il n’y avait pas d’interférence, comme si cela n’existait pas. Et c’est un tort. Un tort envers cette fille qui accouche et un tort envers l’intervenante elle-même. Car cela nourrit les blessures, les colères de l’intervenante. Pour illustrer ceci je vais revenir sur l’exemple cité plus haut. Il y avait cette infirmière qui était en colère car plusieurs de ses amies ne pouvaient pas avoir d’enfants, alors que la fille qui accouchait pouvait, elle, en avoir. Alors, jusqu’où cette intervenante est-elle prête à entendre l’expérience de cette fille qui accouche? Sera-elle prête à la valider? Si l’intervenante ignore que l’expérience de cette fille est de faire cinquante clients par jour, que c’est cela que son vagin a connu durant les six dernières années, elle ne saura pas recevoir ni valider cette expérience sans jugement, elle ne sera pas capable d’apporter une aide appropriée. Lorsque l’on parle de choix en regard des clientes marginalisées, je crois que l’on fait semblant, comme si elles n’étaient pas dans notre discussion. Elles ne font pas partie de la réflexion. Et pour revenir à mon image de tout à l’heure, je pense que si elles ne font pas partie de notre cercle, et bien nous sommes dans l’erreur.

VOUS SEREZ L’ANIMATRICE DE CETTE CONFÉRENCE ANNUELLE DE L’ASPQ, COMME DERNIÈRE QUESTION, J’AIMERAIS SAVOIR POURQUOI AVEZ-VOUS ACCEPTÉ CETTE ANIMATION?

Parce que je sais bien faire cela! Cela m’intéresse, je trouve que c’est dans ces moments que les choses avancent. Certaines personnes voient les choses d’un certain angle et d’autres disent les voir différemment; si tout le monde accepte de se tasser d’un quart de tour, nous allons, peut-être, vraiment finir par voir quelque chose! Ce sont des moments précieux et cela peut être très riche. D’ailleurs je suis très heureuse de constater que des gens sont intéressés par la situation de la clientèle marginale car que c’est un sujet rarement abordé en profondeur.


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