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 Obstétrique et santé publique

Le Périscoop - Novembre 2004

"La nature ne fait rien en vain" Aristote
Entrevue avec la docteur Pierre Lévesque

Pierre Lévesque est obstétricien-gynécologue pratiquant depuis 1978. Il a été chef du département d’obstétrique et du service de gynécologie du Centre hospitalier de Rimouski de 1986 à 1996. Il est passionné de sciences naturelles et d’anthropologie. Il est membre de plusieurs comités, dont le Comité québécois en allaitement maternel et le Comité sur les maladies du sein de la SOGC. Son engagement total pour la cause de l’allaitement maternel a fait de lui un conférencier recherché dans ce domaine. Il présentera lors de la conférence annuelle de l’ASPQ une conférence intitulée « La nature ne fait rien en vain ». Cette conférence aura comme principal objectif d’identifier les besoins fondamentaux de l’être humain dès la naissance pour parachever son développement global.

Daniel Desputeau
LES BESOINS FONDAMENTAUX DU BÉBÉ, TELS QU’ÉNONCÉ DANS VOTRE RÉSUMÉ DE CONFÉRENCE, SONT AU CŒUR DE VOTRE PRÉOCCUPATION POUR INCITER LES PARENTS À UNE PRISE EN CHARGE « NATURELLE » DE LEURS ENFANTS. POURRIEZ-VOUS DÉFINIR PLUS PRÉCISÉMENT CE QUE SONT CES BESOINS FONDAMENTAUX?

L’être humain est un primate et, comme tous les primates, c’est un être social car les primates vivent en groupe. Donc, le bébé à la naissance a une propension à la socialisation. Cela fait partie de son génome, c’est inscrit dans l’évolution de l’espèce. L’être humain est une espèce qu’on appelle nidifuge, c’est-à-dire théoriquement, à contact continu. Tous les primates sont pareils, tous les bébés ont besoin d’un contact constant ainsi que d’être allaités et d’être portés, dès le moment de leur naissance. L’être humain est aussi une espèce à bébé démuni.

QU’ENTENDEZ-VOUS PAR BÉBÉ DÉMUNI?

Démuni, il faut s’entendre. Ce sont des bébés démunis sur le plan physique et sur le plan des besoins primaires. Un bébé naissant, seul sur une table, ne pourra rien faire. J’entends par là qu’il ne pourra pas s’alimenter ni subvenir seul à ses besoins. Donc il a besoin d’une aide parentale qui, chez l’être humain, dure évidemment plus longtemps que pour n’importe quel autre primate. Nous savons cela. Un bébé, même un enfant de sept ou huit ans, ne peut pas vivre seul. Donc la dépendance parentale est importante.

Nos bébés sont aussi démunis du point de vue de leur locomotion, car ils ne sont pas capables de se déplacer seuls. Voilà pourquoi la nature a prévu le port du bébé, qui d’ailleurs fait partie de nos composantes d’espèce. Tous les primates sont ainsi, des petits démunis devant être portés. Cela nous vient de notre héritage arboricole : la majorité des primates vivant dans les arbres, leurs petits doivent être portés pour se déplacer.

QUELLES SERAIENT SELON VOUS LES CONSÉQUENCES DU NON-RESPECT DES BESOINS FONDAMENTAUX DES BÉBÉS?

Il y a en a énormément, surtout au niveau de la socialisation. Et cela se répercute jusqu’à l’âge adulte. Les patrons d’attachement sont liés à la formation des voies neurologiques qui s’occupent de la socialisation.

Il faut comprendre comment le cerveau se développe chez un jeune enfant. Lorsqu’un bébé vient au monde, ses voies neurologiques ne sont pas encore tout à fait misent en place, elles ne sont pas complètement formées. On voit, par exemple, sur le plan moteur, comment un enfant est immature : ses gestes sont gauches, il n’a pas de précision dans ses mouvements et lorsqu’il prend un objet, il le fait avec la main pleine, il ne différencie pas ses doigts. Il est naturellement gauche. Il y a donc une maturation du cerveau qui se poursuit chez le bébé humain, après la naissance et en réalité, jusqu’à l’adolescence. Mais c’est surtout de la naissance jusqu’à l’âge de trois ans que les voies neurologiques se mettent en place.

Autrement dit, le cerveau va « maturer ». Les neurones ne sont pas interconnectés beaucoup chez un bébé naissant. C’est un processus qu’on appelle « l’élagage des synapses ». Il y a des communications synaptiques qui vont se faire entre les neurones, qui vont devenir redondantes, qui vont devenir hyper abondantes. Un enfant de trois ans a deux fois plus de synapses qu’un adulte. Après trois ans, il y a un élagage qui va se faire et qui va persister, c’est-à-dire que les connexions synaptiques qui persisteront auront été liées à l’expérience. Ces connexions vont se répéter et ainsi stabiliser les contacts. Les neurones non utilisés vont mourir, ou bien les contacts synaptiques vont disparaître. Le plus bel exemple que l’on peut donner est l’acquisition du langage. Lorsqu’un enfant naît, il a la capacité de retenir tous les phonèmes de toutes les langues du monde. Nous savons qu’à partir de l’âge de six ans, si un enfant n’a pas été exposé à une langue étrangère, il ne pourra plus apprendre une nouvelle langue sans accent, parce qu’il aura perdu la capacité de prononcer les phonèmes de cette nouvelle langue. Il pourra apprendre la grammaire et l’orthographe de cette langue, mais il ne pourra plus prononcer les phonèmes correctement sans avoir un accent.


Ainsi lorsque le parentage est déficient, les voies neurologiques se mettent en place de façon biscornue, elles deviennent anormales, et cela devient permanent pour le reste de la vie. L’enfant ne pourra plus s’en sortir beaucoup par la suite. Un enfant qui a été soumis à un mauvais parentage en dehors des normes évolutionnistes verra peut-être alors son parcours de socialisation devenir anormal. Cela pourrait entraîner beaucoup de problèmes comportementaux que l’on voit chez nos jeunes, même à l’âge préscolaire ou scolaire. Il est important de savoir que la structure anatomique du cerveau se construit au cours des premières années après la naissance et c’est là que le parentage doit intervenir. La nature a prévu que lorsqu’un bébé vient au monde, il s’attend à quelque chose. Car cela fait partie des composantes spécifiques de l’espèce qui ont été développées dans le cadre de l’évolution de l’être humain au cours du paléolithique. Donc le bébé s’attend à un certain environnement, à une certaine prise en charge et lorsque cette prise en charge est inadéquate, lorsqu’elle ne répond pas à ses besoins fondamentaux, le parcours peut devenir anormal. Le cerveau ne se développe pas normalement, les voies de socialisation deviennent anormales, la maturation du système limbique du cerveau est anormale. Et l’enfant, à ce moment là, peut développer des problèmes de comportement et de la violence impulsive, par exemple.

VOUS AVEZ DÉJÀ ÉCRIT DANS UN ARTICLE SUR L’ALLAITEMENT QUE « D’AUTHENTIQUES HOMMES DE SCIENCE ONT CRU EN LA CAPACITÉ DE LA SCIENCE À REPRODUIRE UN JOUR LE LAIT MATERNEL. ILS SONT À PRÉSENT CONVAINCUS DU CONTRAIRE, MAIS LA PLUPART DES PROFESSIONNELS DE LA SANTÉ Y CROIENT TOUJOURS. LE PUBLIC EN EST GÉNÉRALEMENT CONVAINCU. CETTE CROYANCE EN LA TOUTE PUISSANCE DE LA SCIENCE ET QU’ON APPELLE « LE SCIENTISME » N’EST PAS DE LA SCIENCE. ». ET DANS LE RÉSUMÉ DE VOTRE CONFÉRENCE VOUS AVEZ ÉCRIT QUE « …L’EXPERT S’EST SUBSTITUÉ AUX LOIS DE L’HISTOIRE. ». L’EXPERT ÉTANT, ICI, L’HOMME DE SCIENCE, EST-CE QUE L’ON PEUT DIRE QUE VOUS AVEZ UN REGARD CRITIQUE FACE À LA PLACE QU’OCCUPE LA PAROLE SCIENTIFIQUE DANS NOTRE SOCIÉTÉ?

Effectivement. Nous vivons dans un monde d’experts. Et nous sommes l’une des premières générations à vivre ainsi. Depuis les cent dernières années nous vivons dans un monde où, pour la première fois dans toute l’histoire de l’humanité, il y a une rupture avec l’histoire biologique de notre espèce. Une rupture avec tous ces comportements et toute cette manière de « parenter » les enfants. Aujourd’hui, si nous mettons un enfant dans les bras de ses parents, ils ne savent pas quoi faire. Et ces parents, comme ils n’ont plus eux même des parents capables de les guider, se fient à des experts. Mais qui sont ces experts? Ceux-ci sont des gens qui font partie d’une culture. Et cette culture dominante, que nous connaissons bien dans nos sociétés industrialisées, est aussi en rupture avec l’histoire. Ces experts sont eux-mêmes en rupture avec l’histoire et les conseils qu’ils donnent ne sont pas toujours appropriés. Ce sont des conseils qui sont adéquats dans une certaine culture, mais pas nécessairement appropriés avec la biologie natale des nouveaux-nés.

PENSEZ-VOUS QUE L’ÊTRE HUMAIN SAURA REVENIR À UN COMPORTEMENT
PLUS NATUREL ET À UN PARENTAGE PLUS FERTILE
POUR L’ENFANT? FINALEMENT, ÊTES-VOUS OPTIMISTE?

Oui! Je suis optimiste à court terme sur ce que nous pouvons
changer sur le parentage. Je pense que l’on doit améliorer
la manière que nous nous occupons des jeunes enfants.
Je pense que nous avons pris un mauvais parcours.

ET EN CONCLUSION, DE QUELLE FAÇON DEVRIONS-NOUS
INTERVENIR POUR PERMETTRE UN CHANGEMENT?

Je n’ai pas de solution miraculeuse. Mais des choses peuvent être faites certainement. Je pense que nous avons pris la mauvaise direction actuellement, en mettant énormément l’accent sur les services de la petite enfance pour permettre aux parents de travailler à l’extérieur. Je ne pense pas que ce soit la bonne façon de réagir devant les problèmes que les enfants connaissent. Je pense que les spécialistes de l’enfance sont avant tout les parents. Ce sont les parents qui doivent être éduqués aux bonnes pratiques de pré-parentage. Ce sont eux qui doivent bien prendre en charge leurs enfants en ce qui concerne leurs soins et leurs besoins fondamentaux. L’allaitement, le port et le contact du bébé en font partie. Il faut que celui-ci ait une bonne base de sécurité et pour cela il faut que les parents soient présents. Je pense que c’est la structure sociale qui doit être changée, même celle du travail. Entre autre, il faut que les mères soient capables de travailler davantage à proximité de leurs enfants. Bien sûr, les femmes ont toujours travaillé et je ne suis pas contre le travail des femmes, loin de là, au contraire! La société devrait permettre qu’il y ait des garderies en milieu de travail ou permettre carrément aux femmes d’amener leurs enfants au lieu de travail. Cela se fait dans certains pays comme la Suède par exemple. On devrait mettre l’emphase sur le temps passé avec les enfants. Cela fait partie des bonnes pratiques.

D’AILLEURS, EN SUÈDE, 90 % DES FEMMES ALLAITENT LEUR ENFANT ALORS QU’ICI, AU QUÉBEC, CETTE STATISTIQUE TOMBE AUX ALENTOURS DE 60 %.

Et ici, cela ne dure pas longtemps, alors qu’en Suède il en est autrement! L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et les organisations pédiatriques officielles du Canada et des Etats-Unis recommandent au moins une année et idéalement deux ans. Et même plus! L’OMS recommande un allaitement d’une durée de deux ans minimum. Et si l’on se fie aux normes naturelles de notre espèce, l’allaitement devrait durer jusqu’à l’âge de quatre, cinq ans.


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Programme complet de la conférence

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"La nature ne fait rien en vain" Aristote

Conférence annuelle de l’ASPQ 2004

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