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Avril 2004, Volume 8, Numéro 1

Le Périscoop



La normalité... et l'oubli

Céline Lemay, Sage-femme
Porteuse du projet périnatalité de l’ASPQ




Photo : Kristina Whan
Le présent numéro vous mettra en contact avec différents sujets autour de la périnatalité et de la vie de parent : le cododo, l’épisiotomie, la péridurale, la césarienne sur demande, ainsi que les infections nosocomiales. Pourquoi parler de ces thèmes? Parce qu’ils sont une occasion de réfléchir sur la normalité et les normes omniprésentes dans les discours officiels. Il y a deux sens à la normalité : nous sommes « normaux » quand nous faisons la même chose que tout le monde; nous sommes normaux quand nous correspondons aux normes.

Au Québec, il y a 80 ans, c’était normal d’accoucher avec une sage-femme. Il y a 50 ans, c’était normal d’accoucher à la maison. Il y a 30 ans, c’était normal d’accoucher à l’hôpital, d’être endormie et d’avoir une épisiotomie pour accoucher. Il y a 25 ans, c’était normal d’être sur le dos, rasée et attachée pour accoucher et de donner le biberon à son enfant. Il y a 15 ans, c’était normal de demander la cohabitation et que le père soit présent à l’accouchement. Il y a 10 ans, c’était normal d’être branchée à un moniteur foetal et de ne pas pousser plus d’une heure pour accoucher. Maintenant, c’est normal de ne pas manger pendant le travail, d’avoir une épidurale et d’allaiter son enfant. Durant la grossesse, il y a 50 ans, c’était normal de manger pour deux. Il y a 35 ans, c’était normal de se faire chicaner si on avait pris plus de 20 livres durant la grossesse. Il y a dix ans, c’était normal d’avoir au moins une échographie et aujourd’hui, c’est normal d’en avoir au moins deux durant la grossesse. Maintenant, c’est normal de se faire offrir des tests de dépistage prénataux, et de les prendre.

En ce moment, tout ce qui est fait de routine dans un hôpital est considéré comme « normal » et de ce fait, proposé aux femmes comme le meilleur moyen d’avoir un beau bébé en santé. Peu de monde est conscient que ce qui est proposé aux femmes dans un hôpital ne l’est pas nécessairement dans celui d’à côté, même si les arguments donnés sont les mêmes. Toute cette histoire nous montre que la norme ne veut pas toujours dire la même chose : parfois être normal c’est faire partie de la majorité et parfois être normal c’est être dans les limites d’une norme.

Les femmes ne sont pas de pures victimes du système, mais il est clair qu’elles n’ont pas grand-chose à dire quant à l’organisation des pratiques et des lieux autour de la naissance.

Nous devons nous rappeler que depuis une centaine d’années, les femmes se font conseiller par des « experts » de toutes sortes, le médecin étant l’expert type. Au nom de la science, ces « experts » leur ont dit comment être enceintes, comment accoucher, où accoucher, comment élever leurs enfants etc. Elles se sont fait dire que de par leur biologie et leur corps, sources de désordres et de failles, elles devaient être surveillées, contrôlées et traitées. La vision obstétricale est dominante et dans la mesure où nous croyons que la normalité ne se confirme qu’à posteriori, il est alors préférable d’organiser la gestion technologique et médicale de la maternité.

Si la nature et le corps féminin sont reconnus et célébrés quand une femme allaite son bébé, comment se faitil que le processus de la grossesse et l’accouchement ne soit pas considéré de la même façon et qu’il faille mettre les femmes sous haute surveillance? Les femmes sont conditionnées à accepter un système de croyances qui les dénigre et leur besoin de sécurité leur fait en même temps demander cette surveillance.

Les femmes et les hommes savent-ils que le corps humain ne s’est pas modifié depuis 100 000 ans? Cela veut dire que le corps des femmes (anatomie et physiologie) n’a pas eu à se modifier pour être plus performant ou mieux adapté afin d’assurer une meilleure survie de l’espèce humaine. Jusqu’à preuve du contraire, c’est donc la meilleure évolution possible. La physiologie est la norme évolutive du corps humain, c’est ce qui nous garde en vie et c’est l’une des choses sur lesquelles nous pouvons compter le plus comme être humain.

Ce n’est pas une question de chance… Alors que tous les livres scientifiques sur lesquels se base la médecine moderne reconnaissent la grossesse et l’accouchement comme des processus physiologiques normaux du corps féminin, le simple regard sur les pratiques autour de la naissance nous fait penser le contraire. En périnatalité, ce qui a changé au cours de l’histoire, ce n’est pas le corps des femmes, mais bien la culture devenue biomédicale et technologique.

Tout ceci nous fait comprendre que nous avons oublié que le « normal » a une histoire et que le concept de norme est relatif. Il est davantage relié à une culture et à des idéologies qu’à un véritable concept scientifique. Disons, pour se donner une chance de développer notre propre autonomie de femme, de parent ou de professionnel, qu’il faudrait développer une prudence essentielle : toujours compléter la normalité par « pour qui? », « par rapport à quoi? ». Après tout, autonomie ne fait-elle pas référence à auto-normie, cette capacité de développer ses propres normes, celles qui tiennent compte de nos valeurs les plus profondes?



Avril 2004, Volume 8, Numéro 1

• Une année foisonnante en périnatalité
• Témoignage d’accouchement

Editorial
• La normalité... et l'oubli

Allaitement
• Allégorie sur le thème du Petit Chaperon rouge

Dossier norme et obstétrique
• La césarienne sur demande
• Infections nosocomiales et accouchement
• La péridurale
• Épisiotomie :

Sommeil partagé
• Prise de bec scientifique
• Un gros câlin et je m’endors

Nouvelles des régions
• Journée thématique sur l’accouchement à domicile à Sherbrooke
• Une maison de naissance sur le Plateau Mont-Royal
• Développement d’une autre maison de naissance dans la région de Québec
• Quoi de neuf dans les Laurentides?
• Le Groupe MAMAN

Place aux opinions
• Lettre ouverte au quotidien La Presse

En bref
• Naître en couleur
• Devenir parents… allaiter bébé
• Il tétait une fois… Journal de la Fédération Québécoise Nourri-Source
• À propos du sevrage… quand l’allaitement se termine
Association pour la santé publique du Québec



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