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Octobre 2007, Volume 11, Numéro 2

Le Périscoop



Amérique du Sud
Rencontres avec des obtétriciens gynécologues remarquables

Hélène Vadeboncoeur, Ph. D.
Chercheuse en périnatalité

En juillet 2005, je participais à une conférence mexico-brésilienne sur la naissance. J’y ai présenté les résultats de ma thèse de doctorat sur l’humanisation de l’accouchement. L’ensemble de la conférence était intéressant, mais je fus très frappée par les propos d’obstétriciens-gynécologues d’Amérique latine qui y étaient aussi conférenciers. À tel point que j’eus l’idée d’écrire cet article pour qu’on sache que de tels médecins existent, qu‘ils osent penser et agir différemment et qu’ils endossent et font la promotion de pratiques comme l’accouchement à domicile ou l’accouchement dans l’eau, ce qui est du rarement vu en Amérique du Nord. Je n’avais jamais vu, non plus, autant de médecins participer à une conférence sur l’humanisation de la naissance.

Les trois médecins que j’ai interviewés pour cet article sont dans la quarantaine : deux hommes et une femme. Un des médecins est brésilien les deux autres sont vénézuéliens. Tous ont graduellement modifié leurs façons de penser et de faire les choses, au fil des ans. Plus souvent qu’autrement, ce sont des femmes, la leur ou des clientes, qui ont contribué à changer leur vision de l’accouchement ou encore, pour la femme médecin, la manière dont les femmes étaient traitées en centre hospitalier quand elles accouchaient.

Voici leur histoire.



Ricardo Herbert Jones


Le docteur Ricardo Herbert Jones est un obstétricien-gynécologue brésilien, de Porto Alegre. Il a étudié la médecine à l’Université fédérale de l’État du Rio Grande de Sul, puis, quelques années plus tard, l’homéopathie. Il a 45 ans, deux enfants, et est marié à une infirmière-sage-femme. Son ouverture à l’humanisation de l’accouchement s’est faite en plusieurs étapes. De manière surprenante, il évoque d’abord sa propre naissance, qui eut lieu avec l’aide d’une sage-femme, dans le corridor de l’hôpital, avant que le médecin n’arrive, ce qui selon lui ne fut pas sans conséquences : « Je me suis toujours senti « endetté » envers les sages-femmes… j’en ai marié une ! ».

La première fois que, selon ses propres mots, il s’est « ouvert les yeux », c’est à la naissance de son premier fils, il y a plus de 20 ans de cela, alors qu’il étudiait la médecine : « J’ai vu pour la première fois la puissance d’une femme accouchant elle-même, avec son propre pouvoir ». La seconde fois, c’est alors qu’il était résidant en obstétrique-gynécologie, il y a 20 ans, et encore « plein d’illusions ». Alors qu’il prenait une pause avec des collègues, une infirmière surgit en criant « urgence médicale, une femme accouche seule ! ». Étant le plus qualifié, il se précipite dans la salle d’examen où est la parturiente, se sentant « Superman, je vais la sauver ». Arrivé dans la salle, il ne voit rien « Où est la femme ? ». Il ne l’avait pas vue, accroupie qu’elle était dans un coin. Je lui dis « Femme ! Pourquoi es-tu accroupie ? », voulant la faire changer de position ou grimper sur le lit. Elle lui fait face et l’ignore, ne disant rien, « regardant à travers moi, comme si j’étais en verre ». Il soulève sa robe et voit que la tête du bébé se montre. Il crie à l’infirmière et aux 25 étudiants accourus avec lui « J’ai besoin de ciseaux, ça presse, pour une épisiotomie ! ». La femme en travail ne bronche pas, et le bébé naît dans ses mains nues. Pour la première fois de sa vie, sans gants, il sent la chaleur du bébé, mouillé, quelque chose que, dit-il, il n’oubliera jamais. Ensuite, il dit à la femme « Pourquoi avez-vous fait cela ici ? On a des salles bien mieux équipées ». Encore une fois, elle ne bronche pas. Il examine son périnée, croyant qu’elle aurait déchiré : pas de déchirure. La nouvelle maman se lève, s’installe sur la civière, et on la sort de la salle d’examen. Le bébé est emmené en néonatalogie, « kidnappé », selon les mots du docteur Herbert Jones, par le personnel. Mais ni la nouvelle maman, ni son bébé, n’ont eu de complications.

Cette expérience le marque profondément. Comme il était de garde, il doit s’expliquer devant ses patrons, se défendant d’avoir fait quelque chose de mal. Mais, au fond de lui, souligne-t-il, « je me suis senti très mal : quelque chose était arrivé et je ne savais pas quoi ». Il retourne à la salle d’accouchement, où une employée nettoie et lui dit « Oh, docteur, c’était fantastique que vous soyez là. Imaginez si vous n’aviez pas été là ! ». Et, alors, dit-il, « Le ciel m’est tombé sur la tête. Je savais intuitivement que si je n’avais pas été là, cette naissance se serait mieux passée. J’ai réalisé alors que chacune de mes attitudes ou actions dans cette chambre avait empiré l’accouchement. Je me suis alors rappelée de ma mère, et de toutes les femmes au monde qui ont donné naissance par elle-même ». Suite à cette expérience, il choisit (cette possibilité lui avait effleuré l’esprit) de ne pas quitter l’obstétrique, et de commencer à apprendre des femmes qui donnent naissance et avec elles.

Dix ans après, une femme lui demande de l’aider à accoucher chez elle. Quelque temps auparavant, il avait cessé de travailler dans un hôpital public, n’aimant pas l’absence de continuité des soins et trouvant difficile d’établir des relations significatives avec des patientes qu’il n’avait jamais vues. Il s’était alors tourné vers la pratique en clinique privée. Il explique à cette femme tous les risques de l’accouchement à domicile. Il n’accepte pas d’être présent mais plus tard, elle l’appelle au milieu de la nuit (Docteur Herbert Jones donne le numéro de téléphone de son domicile à ses clientes) et lui dit que son bébé est né. Il appelle sa conjointe, infirmière sage-femme, et va la voir. Quand ils arrivent chez elle, elle est sous la douche, le bébé endormi dans ses bras, les deux sont reliés par le cordon ombilical. Ils coupent le cordon, sèchent le bébé. Il réalise qu’elle n’a pas eu besoin d’un médecin, pas plus pour cet accouchement que pour les autres qui vont suivre. Au deuxième bébé, elle lui demande « Docteur, pouvons-nous recommencer ? ». Mais quand elle l’appelle, le bébé est né. Après la naissance du troisième, il comprend que le médecin a une place à l’accouchement à condition qu’il ne fasse rien, qu’il devienne un reflet, au lieu de briller sur un piédestal.

Quelques années plus tard, une jeune fille de 15 ans vient le voir, désirant accoucher à domicile. C’est une jeune femme intérieurement blessée, dont la mère est dépressive, provenant d’un milieu vivant beaucoup de difficultés. Cette fois, il accepte et se rend compte de la transformation de la jeune fille, suite à son accouchement. Lors de la conférence, le docteur Herbert Jones nous montre d’ailleurs de très belles images de cet accouchement, « Uma historia de amor et de corragem ».

Comme il le souligne, « On ne s’ouvre pas les yeux d’un cou, et j’aurai toujours à apprendre quelque chose des femmes ». Depuis 1996 toutefois, il a changé radicalement sa pratique, faisant équipe avec sa conjointe, infirmière-sage-femme et une doula qui l’a invité à travailler avec elle, aidant les femmes pendant la grossesse et l’accouchement, dans le lieu où elles désirent mettre au monde leur enfant. Plus souvent qu’autrement, il ne fait rien lors de l’accouchement, assis dans un coin et lisant une revue. Depuis, il a rencontré un autre obstétricien-gynécologue, qui pense comme lui, après avoir œuvré de façon solitaire à Rio de Janeiro durant une douzaine d’années, sous les moqueries ou les critiques de ses collègues. D’avoir enfin rencontré dans son pays une âme-sœur le réconforte.

Beltrán Lares


Le docteur Beltrán Lares est vénézuélien. Il travaille à Caracas, capitale du Venezuela. Ce pays compte 26 millions d’habitants et des milliers d’obstétriciens-gynécologues. Beltrán Lares a 49 ans et 4 enfants, dont un est décédé avant de naître. Ce médecin est reconnu au Venezuela comme un spécialiste de l’échographie.

Alors qu’il était jeune médecin, une femme enceinte vient le voir, désirant accoucher dans l’eau. Il accepte d’essayer. Il s’agissait de son quatrième enfant. Puis, lors d’une grossesse subséquente, elle lui demande de venir l’aider à accoucher chez elle. Il accepte, précisant qu’il n’a jamais fait cela. Il apporte un peu d’équipement mais ne l’utilise pas. Cet accouchement constitue un tournant pour lui, une expérience émouvante.

Puis sa conjointe devient enceinte et donne naissance aidée par des femmes prônant l’humanisation de l’accouchement. Cette expérience, précise-t-il, lui fait comprendre beaucoup de choses. Il voit son attitude arrogante : « Je devins plus humble, j’essayai d’avoir des relations plus égalitaires avec mes clientes ». Il décide d’aller alors en thérapie.

Pour lui, changer sa manière de voir les choses comme obstétricien-gynécologue et comme homme, a été long, rempli d’émotions, de tentatives de concilier la science, la raison, avec l’aspect spirituel de la vie et les émotions. Il souligne l’apport des sages-femmes dans ce processus « les sages-femmes m’ont appris quelque chose; quand j’ai assisté pour la première fois à un accouchement physiologique, c’était l’âme et l’émotion qui m’ont guidé, celles de ma femme en travail. Elle devait avoir une autre césarienne, tout était prêt, la salle d’opération, le moment planifié. Elle donna naissance, à la place, dans l’eau : « cela commença à m’ouvrir les yeux, au fait que je ne sentais rien, que j’étais cuirassé. Jusque là je m’attribuais le succès des accouchements ». Et, ajoute-t-il, « quand ma femme trois ans plus tard a décidé les yeux pleins d’eau d’avoir une césarienne car elle avait perdu un de nos enfants à terme, elle m’a enseigné l’humilité. Ce sont des femmes qui m’ont formé, pas l’Internet, pas les études scientifiques. »

Le docteur Lares n’a jamais travaillé en obstétrique en centre hospitalier, ce qui lui fut refusé suite à ses études car il n’avait pas adhéré au parti alors au pouvoir. Il a ouvert il y a quelques années une clinique privée, où ont lieu des accouchements dans l’eau, et qui est équipée d’une salle d’opération. Il assiste aussi aux accouchements à domicile lorsque c’est le choix de ses clientes. Il ne fait pas qu’assister aux accouchements, mais ajoute à sa pratique un volet « doula », donnant de l’information prénatale aux parents, aidant les mères à allaiter, etc. À ce jour, aucune catastrophe ne s’est produit, ni aucun cas d’infection. Il accepte les clientes de la catégorie dite « à risques peu élevés » et a des ententes avec des cliniques ou hôpitaux plus équipés. Il se dit conscient toutefois qu’un environnement ressemblant à une clinique médicale, malgré les bonnes intentions et les bonnes volontés, influence la pratique, la sienne compris. Dans sa clinique ont lieu chaque année environ 100 accouchements dans l’eau, soit la moitié des accouchements. Et presque la totalité des autres accouchements se déroulent alors que les femmes sont en position verticale. Le taux de péridurales varie entre 5 et 10 %, et le taux d’épisiotomies est de 10 %.

Il aime ce qui se passe durant les accouchements, l’énergie qu’on sent, les émotions, la beauté de la naissance. C’est un moment de partage avec les femmes et les couples, qui crée un lien qui perdure.

Parallèlement à sa pratique d’obstétricien-gynécologue en clinique privée, il poursuit sa carrière de spécialiste de l’échographie, étant respecté dans ce domaine par ses collègues. Mais pour ce qui est des accouchements, certains collègues font des farces, comprenant mal pourquoi il travaille ainsi et quelques-uns se fâchent carrément. Il n’a jamais cependant été harcelé par le Collège des médecins, car trop peu de médecins travaillent comme lui, même si leur nombre croît. Il croit que les médecins ont peur de perdre du pouvoir, s’ils changent d’attitudes ou de pratiques « mais nous ne perdons pas de pouvoir; ce sont les femmes qui doivent l’exercer; quand vous agissez autrement, vous devenez plus proche de vos clientes; ceci fait une bonne différence et peut être très gratifiant ».

Le docteur Lares se voit comme un guide, qui possède certaines compétences sur le plan technique, et plus d’expérience d’accouchements que ses clientes. Désormais, il ne se sent plus confortable lorsqu’on le met sur un piédestal.

Belkys Monsalve


Belkys Monsalve est obstétricienne-gynécologue. Elle a 49 ans, pas d’enfants, et exerce comme spécialiste depuis 18 ans sur l’Ile Margarita, proche de la frontière vénézuélienne. Au début des années 90, elle a commencé à donner, de concert avec une psychologue, des cours de préparation prophylactique à la naissance. Depuis quelques années, elle travaille différemment, dans une clinique privée, et aussi, depuis peu, dans un hôpital public, avec des collègues médecins et la psychologue. Tous, incluant les hommes, ont suivi une formation de sage-femme. Dans la clinique, les accouchements dans l’eau sont monnaie courante.

Lorsque je lui demande pourquoi elle a changé sa pratique, elle me répond « je suis allée en clinique privée parce que je n’aimais pas ce qui se passait dans les hôpitaux publics, la manière dont les femmes étaient traitées ».

Récemment, elle est retournée à l’hôpital public, cette fois pour tenter d’y humaniser la naissance « Nous formons les infirmières, et tentons de faire les choses différemment lors des accouchements, même si le médecin-chef n’est pas d’accord. Nous avons toutefois l’appui du Directeur de l’Éducation de l’hôpital ». Elle souligne que les infirmières n’ont pas de mauvaises intentions, dans leurs pratiques « elles sont sensibles, mais ne connaissent pas d’autres façons de faire ». Elle mentionne toutefois l’ouverture de l’infirmière-chef, à cet hôpital. Depuis qu’elle travaille à y faire changer les choses, les taux de césariennes et d’épisiotomies ont baissé dans ce centre hospitalier. Et les femmes commencent à refuser les césariennes, alors qu’avant, plusieurs les demandaient. Le docteur Monsalve précise que même si la plupart des femmes se soumettent aux médecins et aux règlements de l’hôpital, la plupart veulent être traitées avec plus d’humanité par le personnel.

Lorsque je lui demande ce qu’elle a pensé de la conférence sur la naissance, elle dit qu’elle en retient que si on veut vraiment que les choses changent, il faut devenir plus radical et être plus en symbiose avec les femmes. Malgré tout, elle ne perd pas espoir : « J’ai de l’espoir. Il le faut ! Nous effectuons des changements, peu à peu. Si nous continuons à y travailler fort, cela fonctionnera! » Elle rencontre évidemment de l’opposition de la part de collègues médecins mais précise que cela ne la dérange aucunement : « I don’t care ! »

J’ai beaucoup aimé mes rencontres avec ces médecins. Leurs propos différents, leurs questionnements, leur chaleur et leur ouverture émotionnelle m’ont beaucoup touchée. L’un d’eux a pleuré pendant une conférence donnée par des sages-femmes traditionnelles mexicaines et sud-américaines. Ces médecins n’ont pas toutes les réponses, mais ils se sont engagés dans une voie qui est peu facile, souvent ostracisés par leurs collègues. Ils ont brisé le moule du médecin au sommet de la hiérarchie, donnant des ordres à ses subordonnés, en faisant équipe avec des sages-femmes, des infirmières, des doulas. Leur engagement constitue un apport des plus précieux pour les femmes sud-américaines qui mettent au monde leur bébé.


Association pour la santé publique du Québec



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