Accueil






Retour


Juin 2004, Volume 8, Numéro 2

Le Périscoop



Peut-on parler de « couple enceint »?
Débat entre Michèle Champagne et Jean-Claude Verduycky

De plus en plus, les pères s’impliquent dans l’arrivée de leur enfant. De ce fait, le vocabulaire change. Là où il n’était que question de « mère », on ajoute de plus en plus le mot « père » (par exemple, ce n’est plus le « Salon de la maternité » mais
le « Salon Maternité Paternité Enfants »). On entend de plus en plus des couples dire : « Quand nous avons accouché… ». Nous avons voulu pousser une réflexion sur ce sujet et c’est pourquoi nous avons convié deux sages-femmes, Michèle Champagne et Jean-Claude Verduyckt, l’une femme et l’autre homme, l’une québécoise et l’autre belge, à un débat ayant pour thème la question : Peut-on parler de « couple enceint »?

Séquence 1

Michèle Champagne répond à la question : Peut-on parler de « couple enceint »?

Première réaction d’une mère/sage-femme/féministe : non, il n’en est pas question! Un couple enceint! Qu’est-ce que ça mange en hiver? Non, il y a d’abord une femme enceinte et son compagnon, son amoureux, voilà le terme important. Une femme et un homme qui s’aiment, qui désirent un enfant et le conçoivent dans l’amour, puisque toute cette discussion est celle de personnes privilégiées dans le meilleur des mondes.

Ce bébé, foetus-ouach, grossit dans le ventre de SA MÈRE. Les premières semaines où rien ne paraît, où j’ai mal au coeur, où mes émotions sont chamboulées, où j’ai peur d’avoir fait le mauvais choix, où j’ai peur de ne pas être une bonne mère, où je ne sais plus, je veux mon compagnon auprès de moi. Lui, est-ce qu’il comprend réellement ce qui se passe?

— « Ben, voyons donc, tu le voulais ce bébé. »

— « Ben oui, je le voulais, mais j’ai peur, je meurs de peur. Je voudrais tellement être la meilleure mère au monde, je voudrais tellement ne jamais le faire souffrir ce petit, mon petit. Je voudrais tellement réparer ma propre relation. Je ne serai jamais la mère dont je rêve. »

— « Pourquoi t’en faire maintenant? Il reste huit mois ou sept mois ou n’importe avant sa venue, quand il sera là, nous agirons au meilleur de nous-mêmes. Nous serons ensemble tous les deux. »

— « Tu ne comprends pas, il est déjà là! »

Comment parler du couple enceint quand cette distance est de tout temps installée? Pourquoi? Parce que toi, mon compagnon, mon amoureux, tu ne porteras jamais nos petits et tu ne les mettras pas au monde. J’ai besoin de toi, je te veux auprès de moi mais tu n’es pas au-dedans de moi, c’est la place de notre bébé. Cette symbiose de l’amour entre toi et moi, cette jouissance de toi en moi est si pleine mais si courte : elle ne dure à peine que quelques minutes. Pendant neuf mois, je porterai notre petit et nous vivrons tous les deux corps à corps, coeur à coeur. Je l’allaiterai et nous serons encore en symbiose.

Si tu n’es pas là pour m’aimer, me soutenir, croire en mes capacités au coeur de ma grossesse, au moment de l’accouchement, de ma tourmente, au moment où je serai si vulnérable, ouverte, où le centre de mon corps, de mon être sera exposé aux « experts », j’ai l’impression que je ne pourrai pas. Si tu n’es pas là pour me défendre, jamais je ne pourrai vivre ce moment initiatique, intense, douloureux, extatique qu’est la mise au monde de notre petit. J’ai besoin de toi mon compagnon, mon amoureux mais en ces « jours d’hui », j’ai aussi besoin de ma sage-femme qui m’insufflera ma confiance en moi, qui me dira la force des femmes qui de tout temps et dans toutes les conditions ont mis leurs enfants au monde. J’ai besoin de toi à mes côtés ou mieux, au beau mitan de notre lit. Mais elle, la sage-femme, sait. Elle connaît et nous réconforte. Elle est expérience, sagesse. Elle te permet d’être mon compagnon, mon amour et elle me permet de m’abandonner et de laisser aller mon bébé, notre enfant.

Non, le couple enceint n’existe pas, il y a une femme enceinte, qui porte un petit, qui est duelle et une. Il y a son compagnon, son amoureux, le père du bébé qui naît, qui rampe jusqu’au sein de sa mère. Il y a ce couple mère-bébé qui a tellement besoin de l’homme de leur vie pour être. Après tout, la meilleure façon pour un père d’aimer son bébé, c’est d’aimer sa mère.

Jean-Claude Verduyckt répond à Michèle Champagne

Si je vous comprends bien, il y a une femme qui devient mère, formant physiquement un couple avec son bébé; il y a un homme amoureux de cette femme, qui se doit de l’aider dans ses doutes; et il y a une sage-femme, qui doit être reconnue et accueillie comme pleine de sagesse.

L’histoire de l’obstétrique ne retient que ce qui a été écrit par les intervenantEs professionnelLEs. Vos propos sont ceux que j’ai entendus durant ma formation. Ce sont ceux aussi que l’on entend a l’hôpital, mais où le terme « sage-femme » est remplacé par celui de « médecin bienveillant ». Ce sont également ceux que l’on peut lire dans une certaine littérature populaire. Le tout relevant d’une logique implacable : la distribution des rôles a été faite, les trois coups peuvent retentir et la comédie classique peut commencer. Les mots restent les mêmes, seule la ponctuation change un peu, comme dans le dialogue que vous relatez. Il se trouvera toujours des gens pour défendre la messe en latin. Cependant, la vie suit son cours, la société évolue, les choses changent.

J’ai longtemps cru aussi à ce discours. Le conservatisme a quelque chose de très rassurant. Je viens d’une famille d’ouvrier, où il n’était pas de bon ton de sortir des chemins balisés. Il y a cinquante années, ma soeur aînée naissait à la maison, dans un village de province. Ma mère racontait qu’aux premières contractions, mon père, paniqué, avait appelé la sage-femme. Elle n’était restée que quelques instants, le temps de
dire qu’il était trop tôt, qu’elle avait d’autres choses à faire. Elle était revenue plus tard, pour accélérer la sortie du bébé, parce qu’elle avait encore d’autres choses à faire. Mes parents ont déménagé pour s’installer dans la capitale. Je suis né à l’hôpital, ainsi que mes deux soeurs cadettes. Aujourd’hui, l’une des deux serait certainement née par césarienne. Pour chaque enfant, le temps d’allaitement a été divisé par deux. Mon père ne s’est jamais occupé de nous, mais il est vrai qu’on ne lui a pas proposé de couper le cordon ombilical puisque à cette
époque, les « hommes/pères » étaient priés d’attendre dans le couloir.

L’histoire de la naissance de mes enfants se situe exactement à l’inverse. Ma compagne a enfanté du dernier il y a huit mois seulement, entourée de nos trois aînés. Je suis essentiellement père au foyer et nos enfants sont instruits à la maison, tandis que ma compagne a repris son travail la semaine dernière. Peut-être sommes-nous une exception confirmant votre règle?

Avez-vous déjà constaté combien la libido d’un homme peut varier au cours du cycle menstruel de sa compagne si celle-ci n’est pas « oestrogénisée » artificiellement? Et, étonnement, il en est de même, lorsqu’on y prête attention, dès la conception. Avez-vous déjà écouté les doutes formulés par l’homme qui devient père? Que faites-vous des grands bouleversements psychiques qui surviennent chez cet homme? Je parle de ceux qui sont sous-jacents aux conflits qui peuvent éclater dans le couple, de ceux qui le font s’adresser différemment à ses parents, de ceux qui vont réorienter les choix de vie
du couple…

Vous avez raison! Il vaut mieux dire que ni l’homme, ni le couple, ne peut être enceint, et que la naissance n’est qu’une affaire de femmes et de sages-femmes!

Michèle Champagne réplique à Jean-Claude Verduyckt

Une grande différence culturelle colore vos propos et les miens Monsieur Verduyckt. Au Québec, depuis 30 ans, des femmes ont lutté pour avoir des sages-femmes à leurs côtés au moment de leurs accouchements. En défiant la loi, d’autres femmes, parfois les mêmes, les ont accompagnées, chez elles, sans quelque intervention que ce soit. Il faut bien lire « accompagner ». Ces femmes, à force de courage et de volonté, ont permis à la profession de sage-femme de renaître. La suite appartient à l’histoire… Aujourd’hui les femmes de chez nous peuvent accoucher gratuitement à la maison de naissance, à l’hôpital ou à la maison, en toute sécurité, grâce aux collaborations acquises. Quand j’écris femmes, j’inclus leurs compagnons, ici le féminin l’emporte sur le masculin.

Les féministes des années 1970 revendiquaient la parfaite égalité entre les femmes et les hommes. Dans les années 1980 ces mêmes femmes ont eu le courage de reconnaître que, ce faisant, elles étaient en train de perdre leur essence même. C’est-à-dire leur pouvoir d’être fécondées, de laisser la vie s’épanouir en elles, de mettre au monde leurs bébés et de les allaiter. Une grande différence sexuelle colore nos propos : je suis femme, vous êtes homme.

J’ai écouté et accompagné, dans la mesure de leur ouverture, de leur confiance et de leurs besoins, bien des hommes au cours de la grossesse de leur compagne. J’ai aidé de nombreux couples à cheminer au travers des multiples adaptations de cette période mouvante. Je connais la réalité d’un homme qui va devenir père et dont la compagne attend le petit, leur petit. Cet homme n’est pas enceint. Il refuse d’être simple spectateur. Cet homme se permet de suivre la rivière de la vie, avec celle qui porte la vie. Tant mieux pour lui, pour elle, leur famille et la société.

Séquence 2

Jean-Claude Verduyckt répond à la question :
Peut-on parler de « couple enceint »?


Je ne considère pas la notion « être enceintE » comme ne comportant que des aspects physiques. Si c’était le cas, je serais probablement chirurgien-mécanicien et dirais qu’au bout d’un temps de gestation x — c’est-à-dire la croissance d’un foetus, s’accompagnant de divers « petits maux » — on assiste sous les efforts du « moteur utérin » au déplacement du « mobile foetal », au travers de la « filière pelvienne ». Je dirais qu’on assiste enfin à son expulsion et que le corps de la femme serait ensuite « délivré » du placenta. Pour rester dans le découpage médical, je dirais qu’il y a aussi les aspects psychologiques et sociologiques.

Sur le plan psychologique, au-delà des plaisanteries habituelles à propos des « envies » et des « fluctuations d’humeur » de la femme enceinte, il semble évident qu’il s’agit d’une période de grand remaniement existentiel et qu’un tel bouleversement a nécessairement un impact sur ses relations avec toutes les personnes qu’elle côtoie. La nature et la force de l’impact varient en fonction de chaque personne, selon ce qu’elle est et selon l’intensité et la qualité de sa relation avec la femme. Quant aux aspects sociologiques, je me limiterais présentement à parler du volet sociétal qui s’organise autour du « phénomène naissance », de l’argent qu’il draine, des emplois qu’il crée, depuis le fleuriste du coin jusqu’aux tonnes de livres et articles écrits sur le sujet.

Il y a deux manières d’aborder cette question. La première consiste à se demander si le couple dont la femme est enceinte est si différent et tellement particulier que l’on puisse dire qu’il est lui-même « enceint ». La seconde consiste à se demander si l’on peut dire de l’homme vivant auprès d’une femme enceinte qu’il est lui-même « enceint ».

Aujourd’hui, dans nos sociétés, la Naissance vient la plupart du temps s’inscrire dans un projet de vie où le temps de gestation du couple avant la constitution d’une famille, deux ans en moyenne, ne permet plus une adaptation progressive. Souvent, celui-ci se replie sur lui-même et en même temps, s’adresse aux professionnelLEs. Paradoxalement, plus notre société se préoccupe des aspects matériels et médicaux de l’enfantement, moins on sait ce qui se développe dans l’intimité des couples, et plus la femme autant que l’homme évoluent en aveugles vers leur nouveau statut de parents.

J’en arrive à la question de l’homme enceint. Tout ce qui précède conduit à dire que, puisque les comportements de l’homme changent dès lors que sa compagne est enceinte, l’homme change lui aussi. Il ne devient pas que l’ombre d’un élément éclairé, l’ombre de la femme. Il émane de lui une énergie nouvelle, puisqu’il est nourri lui aussi par la nouvelle de l’arrivée d’un nouveau-né. Chacun, bien sûr, l’exprime de façon différente, tout comme chaque femme vit sa grossesse différemment. La spécificité de l’homme est d’attendre un enfant mais de ne pas le porter. Et c’est ce « ne pas le porter » qui constitue toute la singularité de son vécu, très distinct de celui de la femme.

Or, jusqu’à présent, et pour encore pas mal de temps je suppose, on considère l’homme comme le satellite de la femme enceinte, et on le regarde à travers le vécu de la femme. Avec de telles oeillères, il n’est bien sûr pas possible de remarquer chez l’homme son originalité.

En conclusion, j’écrirais qu’au-dedans du couple enceint (on pourrait même parler de famille enceinte) — révélé par de nouvelles dynamiques atténuant ou exacerbant tel ou tel paramètre relationnel — chaque individu est lui-même enceint, réagissant et contre-réagissant par rapport aux autres, chacunE avec son vécu propre, si riche, si on se donne la peine de l’observer sereinement.

Michèle Champagne répond à Jean-Claude Verduyckt

À mon avis nous ne pouvons pas parler du couple enceint. Étymologiquement, le mot « enceinte » vient du latin incingere, c’est-à-dire « entourer ». Le nom enceinte signifie « ce qui entoure un espace fermé, en interdit l’accès ». « Espace clos, délimité ». L’adjectif, pour sa part, est féminin, et se dit d’une femme en état de grossesse. À mon grand étonnement, le verbe « enceinter » existe. Il est utilisé en Afrique et veut dire « rendre une femme enceinte ». La langue française est si belle, pourquoi la déformer? À mon avis, ce néologisme masculin ne se justifie pas, il représente un besoin de niveler les sexes qui ne laisse aucune place à nos différences.

Une femme est enceinte point. Les femmes ont à la fois ce privilège et cette immense responsabilité de porter les enfants, de les mettre au monde et de les allaiter. Chez les anciens, dans plusieurs sociétés, les hommes vivaient au moment de leur passage à la vie adulte, une initiation très exigeante physiquement et moralement. Pour la jeune fille, si on marquait l’arrivée des premières menstrues, c’était un événement festif : l’entrée dans le monde des femmes. L’accouchement était ce passage initiatique de la jeune fille à la femme/mère, nul ne pouvant accoucher à sa place.

Je suis d’accord avec le fait que notre société de consommation n’incite pas les femmes, les couples, à avoir des enfants. Plusieurs facteurs concourent à retarder la première grossesse et même à abandonner l’idée d’avoir un enfant : les femmes et les hommes aux études, avec des emplois exigeants, où ils doivent performer pour atteindre les attentes démesurées des employeurs; le besoin de sécurité financière, l’achat d’une maison, d’une deuxième voiture, la publicité qui incite les femmes à rester jeunes, belles et libres.

Je suis aussi d’accord avec vous, Monsieur Verduyckt, quand vous soulignez l’isolement de la famille nucléaire. L’appauvrissement des liens et la perte de l’environnement communautaire sont à mon avis les déterminants majeurs de la nouvelle obligation des hommes de choisir et de vivre leur rôle de père. L’homme enceint, le couple enceint, est le produit de cet environnement malsain. Loin de moi la pensée de mettre l’implication des hommes de côté, au contraire! Un enfant a besoin d’une mère et d’un père pour se développer harmonieusement, pour intégrer ses côtés masculins et féminins, pour vivre différentes relations et réactions. Le monde des enfants n’appartient plus exclusivement aux femmes et c’est tant mieux.

Cependant, dans ma carrière de sage-femme, il m’est arrivé bien peu souvent de rencontrer des pères très impliqués qui savaient dans quel tiroir de la commode se trouvait le pyjama à pois du bébé. Il y a des limites à l’implication. J’ai malheureusement connu plusieurs pères en devenir qui accaparaient la majorité de l’heure de la consultation prénatale. Je devais alors m’assurer de l’espace accordé à cette femme enceinte car l’expérience de son compagnon primait sur la sienne. Danièle Staresky a écrit il y a de cela plusieurs années : « La meilleure façon pour un père d’aimer son bébé c’est d’aimer la mère. » J’abonde en son sens.

Parler du couple enceint réduit à mon avis l’expérience de la femme enceinte. Je disais aux hommes qui accompagnaient leur conjointe en début de grossesse : « Toi, tu choisis de t’impliquer dans le processus de la grossesse, de l’accouchement et du suivi postnatal. Tu choisis d’être un père en devenir. Ta compagne n’a pas de choix, elle EST enceinte, elle le vit déjà dans son corps, dès le début de sa grossesse. Elle accouchera et sera mère. » La femme vit cette expérience 24 heures par jour, l’homme malgré toute sa bonne volonté, ne peut sentir ce qui se passe, ni sentir, ni ressentir. C’est une expérience propre aux femmes et j’espère qu’elle le demeurera.

Moi, je suis inquiète quand je lis « couple enceint », « famille enceinte ». Quant à faire, j’aimerais ajouter « société enceinte », ce qui, somme toute, me réconforterait : cette société responsable serait tellement différente de la nôtre. La surmédicalisation de la grossesse et de l’accouchement a fait qu’une majeure partie des femmes s’en remettent quasi totalement à leur médecin. Elles se sont désapproprié cette expérience biopsychologique. Elles deviennent de plus en plus les « porteuses » de ce foetus, elles doivent être de bonnes filles obéissantes face à ces experts qui envahissent leurs corps pour suivre la croissance du « produit de la grossesse » qui se doit d’être parfait. Ne parlons pas non plus de l’attente interminable des dernières semaines de grossesse, un déclenchement et on peut enfin mettre la date à l’agenda. La douleur? Fini, ce n’est pas moderne que de ressentir les contactions de la mise au monde du bébé.

Je suis inquiète parce que la fécondation assistée est de plus en plus accessible, et induit sa nécessité. Plus le processus grossesse/accouchement est médicalisé, plus le corps des femmes a besoin de l’interventionnisme médical. Nous perdons peu à peu notre différence, notre essence oserais-je écrire, au grand dam de celles qui choisissent de ne pas avoir d’enfants. À quand les hommes enceints, les utérus artificiels? Hélas, c’est peut-être pour bientôt dans ce « meilleur des mondes » que nous continuons à développer, à aduler.

J’aime lire votre volonté, Monsieur Verduyckt, d’être présent et impliqué en tant que père ou futur père. Mais en tant que mère, femme qui a travaillé comme sage-femme, je me dois de dénoncer cet « homme enceint » que vous mettez de l’avant, car il est une atteinte à la puissance des femmes, aux différences homme/femme, et il peut mener à la désappropriation totale de la grossesse et de l’enfantement par la femme, son conjoint, sa famille et sa communauté.

Jean-Claude Verduyckt réplique à Michèle Champagne

Les néologismes peuvent aussi servir de tremplin vers de nouveaux concepts, et ainsi proposer une évolution originale. Je suis vraiment charmé de lire tous ceux que vos concitoyenNEs créent. Il ne me viendrait plus à l’idée de parler de « femme-ministre », de « femme-soldat », mais, bien sûr, de « l’auteure » ou de « l’écrivaine ». Pour poursuivre sur les questions linguistiques, laissez-moi souligner qu’il est aussi dit que l’homme, en des temps ancestraux, formait une enceinte protectrice autour de la femme enfantant. Mon propos n’est pas ce passé lointain, ni celui plus proche dont vous parlez avec un certain regret. Mes idées se portent vers l’avant, vers ce possible futur — que je vis déjà personnellement, ainsi que les familles que j’accompagne.

Les termes « d’homme enceint », « de couple enceint » et « de famille enceinte », en parallèle à celui de « femme enceinte », peuvent effectivement être compris comme issus d’un « environnement malsain ». Mon esprit poétique les voit davantage comme autant de nouvelles fleurs poussant malgré tout sur la décharge publique commerciale et par-delà les luttes interprofessionnelles.

J’ai observé l’évolution de la « sage-femmerie » au Québec, et je me rends compte de la difficulté de passer d’un système traditionnel non organisé à une réglementation sévère devant, en premier lieu, satisfaire le système universitaire, médical, juridique et administratif du pays. Le choix aurait pu être d’innover et de proposer enfin, quelque part dans le monde dit civilisé, une réelle liberté de l’enfantement. Mais un nouveau pion a plutôt été placé sur l’échiquier : celui de la, ou du, sage-femme, avec pour mission de contenir l’acte d’enfanter avec le sourire.

L’égalité homme/femme se doit d’être parfaite dans le Droit, que ce soit sur les plans social, juridique et administratif, mais c’est loin d’être le cas, aussi bien dans un sens que dans l’autre. Il est une évidence, que vous soulignez d’ailleurs a plusieurs reprises : la femme porte l’enfant en son sein, pas l’homme. Cette différence peut permettre à l’homme soit de se détacher du phénomène, soit de s’en servir.

Les circonstances de vie et la mentalité de la société dans laquelle évoluent certains hommes peuvent les inciter à « fuir » de diverses manières, pas seulement physiquement. C’est leur privilège, selon ce que vous décrivez. Mais, alors que la femme enceinte et enfantant n’a que peu à dire et à faire en toute autonomie (ne dit-on pas « qu’elle est accouchée? » aussi bien par les médecins que par les sagesfemmes qui se doivent de « faire »), ne faut-il pas convenir que l’homme-père a encore moins de place?

À mon avis, il s’agit surtout d’un beau gaspillage de potentialité.
Cette différence pourrait aussi être retenue comme
un atout. Mais ce qu’il faut aussi comprendre, c’est qu’un
couple qui s’écoute n’a souvent plus besoin d’unE tiers professionnelLE.
Et j’imagine bien que la plupart de ces dernierEs
n’ont pas envie que de tels couples leur coupent l’herbe (notoriété,
finance) sous le pied.

Puisque nous en sommes à jouer avec les mots et les idées sous-jacentes, je ne dis pas d’une femme qu’elle accouche mais qu’elle est en « état d’enfanter », ce qui rejoint le fait qu’il s’agit d’un phénomène involontaire. Autrement dit, pour rester dans l’image du théâtre, c’est toute la différence entre « être comédienNE », « être tel personnage », et « jouer un rôle ». Dans cet esprit, l’homme ne remplit pas un rôle ou une fonction, il n’occupe pas une place prédéfinie, mais il vit ce qu’il est.

Dans un hôpital anglais, une diminution considérable du nombre de césariennes a été constaté depuis que l’on a placé un verrou sur la porte, à l’intérieur des salles d’accouchement, laissant une plus grande intimité aux couples enfantant, et obligeant le personnel à attendre qu’on vienne ouvrir la porte. Aux États-Unis, on a constaté que lorsqu’une doula (accompagnante à la naissance) était présente dans les salles d’accouchement, le nombre d’interventions des professionnelLEs diminuait. Le vocable « couple enceint » est pour moi une manière de dire que l’enfantement appartient aux couples — à eux d’inventer leurs interactions dans cet espace de liberté — et que le ventre des femmes n’appartient pas aux professionnelLEs, médecins, sages-femmes, ou vendeurs de poussettes. Cela ne réduit en aucune manière le vécu des femmes, bien au contraire.



Juin 2004, Volume 8, Numéro 2


Editorial
• Les Pères

Allaitement
• Une banque de lait maternel
• Consultation de Santé Canada sur le renouveau législatif en matière de santé

Sages-femme et domicile
• Enfin le Règlement sur les normes de pratique et conditions d’exercice lors d’accouchements à domicile !

Dossier pères
• Témoignage de naissance
• La mouvance des pères
• Peut-on parler de « couple enceint »?
• Pères et communautés culturelles

Brèves nouvelles sur les pères
• Pères enjeux
• Coeur de pères
• Ni rose ni bleu
• Les pères à la maison aux Etats-Unis

Obstétrique et santé publique
• Conférence annuelle de l’ASPQ 2004

Zone rencontres prénatales
• Une nouvelle chronique dans le Périscoop

En bref
• Pavillon de la naissance-ASPQ
• Le Deuil périnatal
• Nouveauté dans la région de Drummondville
Association pour la santé publique du Québec



Haut de page   Retour
© Association pour la Santé Publique du Québec (ASPQ) 2005 - Réalisation kikooshi.com