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Septembre 2005, Volume 9, Numéro 2

Le Périscoop



Le CH Saint-Eustache, un Hôpital ami des bébés
Une structure d'accueil qui respecte les familles

Sylvie Louise Desrochers
Conseillère en communication, ASPQ




De gauche à droite : Nicole Brière, France Lebrun, Manon Campagna et Carole Asselin du CH Saint-Eustache
Essayez d’imaginer l’hôpital où vous aimeriez accueillir votre nouveau bébé… la chambre est meublée d’un grand lit où vous pouvez dormir avec votre nouveau-né, celui-ci demeure avec vous 24 heures par jour, le personnel vous encourage à le porter le plus possible, peau contre peau. Chaque bébé est accueilli de façon personnalisée : les routines de soins sont effectuées en fonction de ses besoins plutôt que des horaires du personnel. On n’y voit aucune affiche de préparation lactée commerciale et on ne vous y offre pas d’échantillons gratuits!

Une vision utopique, croyez-vous? Pourtant, ce type d’accueil respectueux existe déjà, ici même au Québec, notamment au Centre hospitalier Saint-Eustache (CHSE) au nord de Montréal. Cet hôpital est l’un des quatre établissements québécois qui a été reconnu officiellement « Ami des bébés », le deuxième après l’Hôpital Brome-Missisquoi-Perkins de Cowansville, certifié en 1999 et à nouveau en 2004. En fait, ces établissements représentent les « pointes de l’iceberg » des efforts entrepris par un grand nombre d’établissements, dans toutes les régions du Québec, en vue de promouvoir, de soutenir et de protéger l’allaitement maternel.

Le CHSE est donc devenu un Hôpital ami des bébés en mai 2004 et, à l’occasion de ce premier anniversaire, le Périscoop y a rencontré une équipe de femmes passionnées qui sont responsables de la mise en oeuvre de cette initiative. Il s’agit de Mmes France Lebrun, infirmière chef de l’unité des naissances et Manon Campagna, infirmière et consultante en lactation IBCLC, RLC. Mme Nicole Brière, infirmière bachelière, responsable de l’orientation du personnel et des programmes d’enseignement à la clientèle, absente au moment de l’entrevue, complète l’équipe de soutien au personnel et de mise en place de la structure opérationnelle de l’unité.

Un programme international

Précisons d’abord en quoi consiste l’Initiative des hôpitaux amis des bébés (IHAB). Il s’agit d’un programme international, lancé en 1991, par l’UNICEF et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans le cadre d’une stratégie internationale de nutrition pour les années 90. Cette initiative vise à créer des milieux où l’allaitement maternel est la norme. En protégeant, en soutenant et en encourageant l’allaitement au sein, on veut donner à chaque enfant le meilleur départ possible dans la vie (OMS/UNICEF, 1992).

Des critères internationaux servent à accréditer les hôpitaux et les maternités amis des bébés. Pour être reconnus, ceux-ci doivent d’abord satisfaire aux dix conditions pour le succès de l’allaitement maternel (voir l’encadré ci-après) qui sont à la base de l’initiative. L’IHAB exige aussi le respect du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel qui assure une utilisation correcte de ces produits quand ceux-ci sont nécessaires, sur la base d’une information adéquate et au moyen d’une mise en marché appropriée (pour en savoir davantage sur ce code, consultez le Périscoop de septembre 2003, page 7, ou le site du Comité canadien pour l’allaitement au www.breastfeedingcanada.ca). Enfin, un Hôpital ami des bébés doit présenter un taux d’allaitement exclusif de 75 % à la sortie de la maternité (ou un taux égal à la moyenne nationale si celle-ci est supérieure), en plus de se soumettre avec succès à un processus d’évaluation et de reconnaissance.

Depuis le lancement de l’IHAB, près de 19 000 établissements dans environ 140 pays ont été reconnus amis des bébés. L’UNICEF affirme que dans de nombreux pays, l’implantation de cette initiative est associée à l’augmentation du taux d’allaitement maternel et à une amélioration de la santé des enfants.

Au Canada, l’IHAB a été lancée en 1999 et placée sous la responsabilité du Comité canadien pour l’allaitement; au Québec, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS)a créé un Comité québécois en allaitement qui en soutient l’implantation. Il est à noter également qu’au Canada, comme ailleurs dans le monde, l’IHAB a été élargie, devenant l’Initiative des amis des bébés (IAB), de façon à inclure les organismes de santé communautaire (notamment les CLSC et les maisons de naissance) qui doivent, quant à eux, satisfaire aux sept étapes du plan de protection, de promotion et de soutien de l’allaitement en santé communautaire. C’est ainsi que la Maison de naissance Mimosa du CSSS du Grand littoral et la mission CLSC du CSSS d’Argenteuil ont également été reconnus amis des bébés.

Au Québec, l’IAB fait partie du Programme national de santé publique et constitue l’une des quatre stratégies mises en oeuvre par le MSSS dans le cadre de ses lignes directrices en matière d’allaitement maternel1. C’est ainsi qu’on assiste actuellement à une mobilisation en faveur de l’allaitement maternel qui touche toutes les régions du Québec et qui bénéficie largement du soutien des répondantes régionales en allaitement des Agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux, notamment par le biais de la formation qu’elles dispensent. Sans être nécessairement engagés dans le processus de reconnaissance officielle, de nombreux établissements de santé québécois ont entrepris des efforts en vue de satisfaire certaines des dix conditions de l’IHAB (ou des sept étapes dans le cas d’un organisme de santé communautaire).

Une longue démarche… fructueuse!

Revenons donc au CHSE pour comprendre ce processus. Les démarches ayant menées à la certification IAB ont été entreprises environ cinq ans avant la reconnaissance finale. En effet, afin de remplir tous les critères édictés par l’UNICEF/ OMS, il a fallu transformer en profondeur les routines de soin et les méthodes de travail, créer un comité interne d’allaitement, rédiger et diffuser une politique d’allaitement, former le personnel, etc. De tels changements ne peuvent se faire en un clin d’oeil dans le système de santé!

La formation constitue l’une des pierres angulaires de l’initiative : chaque membre du personnel soignant reçoit 18 heures de formation en allaitement, un temps considérable comparé à la formation généralement reçue. Même le personnel on-soignant doit suivre une heure de formation sur le rogramme!

Il en résulte une plus grande uniformité dans l’information, les conseils et les soins dispensés aux mères. Dans un environnement culturel et social peu favorable à l’allaitement, une telle cohérence est précieuse et sécurise les familles, comme le souligne Mme Campagna : « Déjà que les mères reçoivent toutes sortes de conseils contradictoires de leur entourage, qu’on a perdu contact avec notre compétence innée d’allaiter, c’est essentiel que l’unité des naissances parle d’une seule voix : ça renforce notre message. »

Cette cohérence semble un des éléments importants du succès de l’IAB à Saint-Eustache, comme l’affirme Mme Lebrun : « Depuis longtemps, nous avons l’habitude de l’interdisciplinarité, c’est ancré dans la culture de notre unité, on ne travaille pas en vase clos. Et pour la réussite d’un tel programme, il est essentiel que toutes les infirmières soient convaincues et travaillent ensemble, dans le même sens. »

« Un autre facteur de réussite, poursuit-elle, a été la création d’un poste de consultante en lactation. Ça n’a pas été facile : il a fallu faire preuve de créativité… administrative et budgétaire! Mais le fait qu’une personne se consacre exclusivement à l’allaitement vient en quelque sorte concrétiser l’importance qu’on y accorde. En plus, la consultante en lactation soutient non seulement les mères, mais aussi les infirmières. Ce sont elles qui sont "sur le plancher" au quotidien, qui accueillent les familles et qui mettent en oeuvre l’IAB. C’est merveilleux ce qu’elles accomplissent et il faut les soutenir elles aussi! »

Moins d’intervention, davantage d’accueil



 

Une tétée précoce au CH Saint-Eustache
Ainsi, on constate que pour en arriver là, il a fallu vaincre certaines résistances au changement, comme l’explique France Lebrun : « C’est normal. Pour devenir ami des bébés, nous avons dû modifier considérablement les méthodes de travail et nous avons rencontré de la résistance. C’est humain, le changement fait peur, cela entraîne de l’insécurité. Alors, il faut bien communiquer les changements, expliquer pourquoi on fait les choses, mais il faut aussi apporter du soutien au personnel, il faut être disponible pour écouter, comprendre ce que les gens vivent. Et nous aussi, on doit être prêtes à se remettre en question! En fait, on doit adopter la même attitude d’accueil envers le personnel que celle qu’on voudrait pour les familles. C’est une réaction en chaîne… »

Elle ajoute : « Notre philosophie de soins a demandé un virage à 180 degrés! Toute la formation des infirmières leur enseigne à intervenir, à régler des problèmes et tout à coup, on leur demande de laisser faire les mères, de prendre du recul. C’est loin d’être facile! » En effet! Et c’est dans cette transformation que s’incarne la notion d’accueil qui est au coeur
même de leur approche.

Le principe essentiel qui sous-tend cette philosophie de soins, c’est la reconnaissance et le respect de la compétence, autant des mères qui ont tout ce qu’il faut pour nourrir leur bébé et s’en occuper, que des nouveau-nés qui sont généralement bien outillés pour se développer. « Bien sûr, certaines mères ont parfois besoin d’aide ou de soutien, souligne Manon Campagna, mais ce sont ELLES qui allaitent, pas les infirmières! Souvent, on doit simplement prendre du recul, admirer les compétences du nouveau-né et soutenir la femme dans son nouveau rôle. Et ça, c’est difficile parce que c’est à contre-courant de ce qu’on fait habituellement dans le milieu hospitalier. »


 

Trois générations d'une même famille


D’ailleurs, Mme Campagna considère que ce « lâcher prise » est l’une des réalisations les plus intéressantes de l’IAB; elle explique : « À un moment donné, on a arrêté de se concentrer sur les résultats, sur les taux d’allaitement à atteindre. Ce qui a enlevé une pression considérable des épaules des infirmières… et par ricochet, des mères! Vous savez, j’ai souvent vu des infirmières découragées parce qu’une mère décidait de ne pas allaiter. Elles ressentaient cela comme un échec… Or, c’est la mère qui prend la décision, cela lui appartient. On n’est pas là pour les convaincre, mais pour les informer et respecter leur choix. »

Dans le même ordre d’idées, Mme Lebrun reprend : « Ce qui est devenu le pivot de toute notre action, c’est le lien d’attachement entre la mère et son bébé. Toutes les étapes de notre travail sont pensées en fonction de cela : comment favoriser le lien d’attachement parents-enfant. Cela nous amène justement à intervenir moins souvent et à accueillir davantage. Par exemple, on prend très peu les bébés, ce sont les parents qui s’en chargent. À la naissance, on dépose le plus tôt et le plus longtemps possible le bébé peau à peau sur sa mère (même en cas de césarienne!) et on lui laisse le temps de trouver le sein par lui-même. Même les infirmières ont été surprises, en faisant cela, de découvrir à quel point les bébés sont forts et compétents; ils peuvent "grimper" à la recherche du mamelon, c’est fascinant! »

« Un autre exemple : en milieu hospitalier, on justifie souvent l’envoi des bébés à la pouponnière par le fait que la mère doive se reposer avant de rentrer chez elle. Pour nous, ce qui peut faire la différence pour les nouveaux parents, ce n’est pas une nuit ou deux de sommeil, c’est plutôt d’apprivoiser leur nouveau-né, d’apprendre à reconnaître ses besoins et à y répondre. Encore une fois, c’est le lien d’attachement qui guide notre action. » Accueillir la mère qui accueille l’enfant…

Des résultats encourageants

Même si l’équipe du CHSE préfère ne pas y accorder trop d’importance, le taux d’allaitement doit être calculé pour répondre aux exigences de l’IAB. Après un an, le taux à l’entrée, c’est-à-dire l’intention d’allaiter à l’arrivée, qui demeurait autour de 75 % depuis plusieurs années, est passé à 85 %. À la sortie du CHSE, 92 % de ces femmes allaitent exclusivement, ce qui équivaut, pour l’ensemble de la clientèle, à un taux légèrement supérieur à la moyenne québécoise où, en 2003, 76 % des femmes ont allaité (Statistiques Canada, 2005).

L’équipe du CHSE a l’impression qu’un véritable changement de culture est en train de s’opérer, comme le décrit France Lebrun : « Progressivement, on commence à recréer une culture de l’allaitement dans notre milieu. Les mères qui ont accouché ici en parlent à leurs amies. Les femmes médecins et les infirmières de l’hôpital qui ont eu des enfants et les ont allaités deviennent aussi des modèles dans le milieu. Nous sommes dans une communauté assez homogène composée majoritairement de québécois francophones de souche, dont le taux d’allaitement est traditionnellement plus faible. Au départ, ça jouait contre nous, mais finalement, je crois que ça facilite une heureuse "contagion"! On est en train de repartir la roue de l’allaitement pour nos filles… »

Pour paraphraser un proverbe africain, peut-être faut-il
tout un village pour accueillir un enfant…

LES DIX CONDITIONS POUR LE SUCCÈS DE L’ALLAITEMENT MATERNEL SELON L’OMS ET L’UNICEF

Tout établissement qui fournit des services de maternité et des soins aux nouveau-nés devrait :

  • Adopter une politique d’allaitement maternel formulée par écrit et systématiquement portée à la connaissance de tout le personnel soignant.

  • Donner à tout le personnel soignant les compétences nécessaires pour mettre en oeuvre cette politique.

  • Informer toutes les femmes enceintes des avantages de l’allaitement au sein et de sa pratique.

  • Aider les mères à commencer d’allaiter leur enfant dans la demi-heure suivant la naissance.

  • Indiquer aux mères comment pratiquer l’allaitement au sein et comment entretenir la lactation même si elles se trouvent séparées de leur nourrisson.

  • Ne donner aux nouveau-nés aucun aliment ni aucune boisson autre que du lait maternel, sauf indication médicale.

  • Laisser l’enfant avec sa mère 24 heures par jour.

  • Encourager l’allaitement au sein à la demande de l’enfant.

  • Ne donner aux enfants nourris au sein aucune tétine artificielle ou sucette.

  • Encourager la constitution d’associations de soutien à l’allaitement maternel et leur adresser les mères dès leur sortie de l’hôpital ou de la clinique.

Source : L’allaitement maternel au Québec, Lignes directrices, MSSS, septembre 2001.


Association pour la santé publique du Québec



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