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Novembre 2005, Volume 26, Numéro 1

Bulletin de santé publique



L’industrie pharmaceutique
Nous sert-elle convenablement ?

Lysane Grégoire
Directrice générale

L’industrie pharmaceutique est à la fois un partenaire et un constituant incontournable et essentiel de notre système de santé. En effet, nul ne conteste la grande importance de la fonction thérapeutique du médicament. Aussi, il importe que les moyens qu’on se donne collectivement pour développer des médicaments, les produire, les rendre accessibles et s’assurer de leur utilisation judicieuse et optimale, soient des plus appropriés. L’industrie qui a la charge principale de cette composante majeure de notre système de santé nous sert-elle convenablement? À cette question s’ajoutent plusieurs éléments de contexte qui motivent l’ASPQ à retenir le thème des enjeux éthique liés aux différentes pratiques de l’industrie pharmaceutique pour sa Conférence annuelle 2006. Regardons-en quelques uns.

En décembre 2004, devant la charge sans cesse plus lourde du coût des médicaments pour l’État, le ministère de la santé et des services sociaux soumet à la consultation son projet de politique du médicament. Cette proposition, qui se veut globale et cohérente, présente des orientations et des stratégies concernant l’accès, le prix et l’utilisation optimale des médicaments. La proposition fait également le point sur l’industrie pharmaceutique en invoquant son importance comme moteur de développement économique pour le Québec. Réagissant à cette proposition, la Coalition Solidarité santé (porte-parole de 234 organismes) considère que le gouvernement doit retirer de sa politique le chapitre présentant les moyens de maintenir et développer une industrie pharmaceutique dynamique. « Il est, sans conteste, évident que les représentants de l’industrie pharmaceutique ont fortement influencé le ministre dans la préparation de son document. (…) Répondant aux voeux de l’industrie pharmaceutique, le document ministériel envisage notamment de mettre fin à la politique de non augmentation du prix des médicaments et il favorise le maintien de la règle des 15 ans de protection accordée aux médicaments brevetés. » (Pour une politique du médicament qui fait passer la santé de la population avant l’intérêt des compagnies pharmaceutiques, Coalition Solidarité santé, avril 2005).

De leur côté, l’Association des CLSC et des CHSLD du Québec et l’Association des hôpitaux du Québec reconnaissent qu’en matière de formation continue des professionnels, tant des médecins que des pharmaciens, ils ont « collectivement laissé ce champ d’intervention aux compagnies pharmaceutiques » (Mémoire sur le document de consultation sur la politique du médicament, Association des CLSC et des CHSLD du Québec, AHQ, février 2005). Si ils estiment qu’il n’est plus possible d’écarter l’industrie de ce champ d’intervention, ils considèrent tout de même qu’un équilibre doit être établi et qu’une concertation doit s’effectuer afin d’assurer une formation professionnelle exempte de biais. Par ailleurs, ajoutent-ils, « Il est aberrant de constater que l’industrie du médicament ainsi que les distributeurs puissent avoir accès à une très importante et très complète banque de données sur l’utilisation du médicament par les citoyens du Québec aux fins de promotion et de marketing de leur produit, alors que les cliniciens et les décideurs sont encore à se questionner sur la façon de faire et sur les questions légales qui entourent l’informatisation des données pharmaceutiques. »

Par ailleurs, l’inégalité dans l’accès aux médicaments est manifeste entre les pays riches et les pays démunis, en particulier face au coût des traitements du sida, dont peuvent bénéficier seulement quelques privilégiés parmi les millions de personnes infectées par le VIH. Nous avons assisté, ces dernières années, aux tentatives de certains pays de réduire le coût des antirétroviraux en utilisant les exceptions prévues pour des motifs de santé publique dans les accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). En guise de riposte, les firmes pharmaceutiques ont contrecarré la mise en oeuvre de ces mesures d’exception contraires à leurs intérêts, allant même jusqu’à déposer des poursuites contre certains pays en développement. Soucieuse de ne pas ternir davantage son image, l’industrie a adouci ses positions et, bien que les batailles juridiques ne fassent plus les manchettes, la prise en charge des millions de malades du sida demeure un défi de taille.

En France, si les stratégies diffèrent, les préoccupations nous rejoignent. Les compagnies pharmaceutiques consacrent 70 % de leurs dépenses de promotion aux visites de leurs représentants aux médecins. Quelques 23 000 délégués médicaux patientent dans les salles d’attente des médecins pour les convaincre de prescrire leur traitement plutôt que celui de la concurrence. Leur rôle est souvent mis en cause dans la surconsommation de médicaments. Dans le même ordre d’idée et à titre d’exemple, Philippe Pignarre, auteur et chargé de cours sur les psychotropes à l’université de Paris-VIII, tient l’industrie responsable d’avoir construit l’épidémie de dépression et sa sur médicamentation (Comment la dépression est devenue une épidémie, La Découverte, 2001).

Plus près de chez nous, c’est le philosophe et économiste Jean-Claude St-Onge qui sonne l’alarme dans son livre L’envers de la pilule, les dessous de l’industrie pharmaceutique, Les Éditions Écosociété, 2004. Il s’inquiète notamment des études cliniques de plus en plus financées par le privé et de leurs résultats, de ce fait, douteux. Son analyse touche également la logique du profit, les brevets et le monopole des médicaments, la recherche et développement, le marketing, la médicalisation des événements de la vie ou l’art de forger des pathologies, les médicaments dangereux ou plus ou moins utiles.

Enfin, les médias font état ces dernières années de diverses pratiques douteuses de la part de l’industrie, ainsi que des conflits d’intérêts potentiels dans lesquels non seulement l’industrie se retrouve, mais également les professionnels de la santé. Les pratiques mises en causes touchent notamment le marketing de ses produits, la violation de l’interdiction de publicité sur les médicaments, les sommes importantes investies auprès des pharmaciens et des médecins sous forme de cadeaux, la manipulation de résultats de recherche à la faveur de ses produits et l’exercice d’un puissant pouvoir de lobby au service d’intérêts lucratifs primant sur ceux de la santé publique.

Ces enjeux sérieux invitent à la réflexion et à la vigilance quant aux politiques à développer, quant à l’encadrement de la recherche et de la formation, quant aux alliances à entretenir et aux solidarités internationales à développer. C’est sur quoi l’ASPQ veut se pencher lors de sa Conférence annuelle 2006 qui devrait intéresser une large clientèle. Nous souhaitons que cette conférence soutienne les professionnels de la santé, les divers organismes de santé tant communautaires que des réseaux institutionnels, les milieux d’enseignement, de la recherche et les décideurs, dans leurs relations avec l’industrie et dans les décisions à prendre dans le cadre de développement de partenariat. Encore une fois, l’ASPQ est très intéressée à recevoir vos commentaires et suggestions sur cette activité.


Association pour la santé publique du Québec



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